La tournée McCartney au Centre Bell - Beatles et Wings en un seul Sir

Paul McCartney en spectacle sur les plaines d’Abraham, à Québec, en juillet 2008<br />
Photo: Agence Reuters Mathieu Belanger Paul McCartney en spectacle sur les plaines d’Abraham, à Québec, en juillet 2008

Deux ans après la conquête des Plaines, 21 ans après son dernier passage en ville, Sir Paul McCartney s'amène à Montréal la besace pleine de succès des années Beatles et Wings, dont quelques belles raretés. Piaffons d'impatience ensemble.

Un frisson a parcouru le Web. La Toile a frémi. C'était le 26 juin dernier. Ram On, se répétait-on d'ami Facebook en twitteux de Twitter. Tel un mantra. Ram On. Ram On. Ram On. Incroyable mais vrai, Paul avait joué Ram On devant public pour la première fois à vie, quelques heures plus tôt, lors de son spectacle au Millenium Stadium de Cardiff. À l'ukulélé, comme sur l'album Ram de 1971. J'ai relayé l'extraordinaire nouvelle sur mon mur Facebook, assortie du clip YouTube de la chanson filmé par un spectateur. Nous vivons une époque formidable. «S'il joue ça à Montréal, je vais défaillir», ai-je écrit. Francine Raymond — en train d'enregistrer un nouvel album — a commenté illico: «Ma chanson!»

Ram On? Mais si, Ram On. Paul McCartney, c'est pas seulement Hey Jude et Band On The Run et My Love et Blackbird et Eleanor Rigby et And I Love Her et Ob-La-Di, Ob-La-Da et Back In The USSR et I've Got A Feeling et Paperback Writer et Let It Be et Lady Madonna et Get Back et Yesterday et toutes celles que je pourrais encore mentionner et que tout le monde connaît. Paul McCartney, c'est aussi Ram On. Et tout l'album Ram, puisqu'on en parle, génial disque enregistré par Paul avec sa regrettée Linda pas longtemps après la fin des Beatles et juste avant que «l'autre groupe» de Paul, Wings, ne prenne son envol. Unanimement acclamé par les fans finis, inexistant pour le reste de l'humanité, Ram en dit long sur la richesse du catalogue McCartney. La profondeur du banc, comme on dit au baseball. Pour vous donner un autre exemple, Pierre Marchand, le Pierre Marchand qui est passé de MusiquePlus à Musicor, fan professionnel qui a orchestré les diffusions payantes des spectacles de McCartney à Québec et Halifax, ne jure que par Wings Wild Life, paru en 1972. Disque décrié en son temps, néanmoins porteur de petites merveilles: Tomorrow, Dear Friend, la chanson-titre. Des chansons de McCartney que nous nous languissons d'entendre en spectacle, il y en a une liste longue comme le bras. Je donnerais la chemise qui le recouvre, ce bras, pour qu'il fasse The Back Seat Of My Car. Ou Uncle Albert/Admiral Halsey. Deux autres chansons de Ram.

Tout ça pour dire que le segment nord-américain de la tournée mondiale Up And Coming de Paul McCartney s'arrête jeudi au Centre Bell et que nous sommes quelques milliers à ne plus tenir en place. Je sais (par Facebook encore, décidément...) que Geneviève Borne, laquelle a rencontré Sir Paul lui-même en personne à Québec et Halifax (où je n'étais pas, on le saura), trépigne. Et trépigne. Et trépigne. Je trépignerais itou, si ce n'était de la sciatique. Disons que je trépigne d-d-d-dans ma tête. Faut-il rappeler que la dernière fois à Montréal, c'était il y a 21 ans, à l'ancien Forum, alors que notre Paul n'était même pas Sir? Une soirée où ma meilleure amie Louise a bien cru que j'allais mourir. Vraiment. Hyperventilation, crise de larmes, la totale. L'aboutissement d'une vie de fan fini. Voir Paul et mourir.

Liste noire

J'ai survécu. Assez longtemps pour avoir honte de ma ville et ses habitants d'habitants quand, l'année d'après, le spectacle prévu au Stade olympique a été annulé. Mévente! J'y subodore la raison de l'hiatus de deux décennies: les fois d'après, dans les années 1990, McCartney ne passait que par Toronto. Montréal était sur une liste noire, assurément, et il a fallu le triomphe des Plaines en 2008 pour relever notre cote économique, façon Moody's. Notons qu'entre Montréal et les Beatles, l'histoire est mal barrée depuis le commencement. De toute la première tournée nord-américaine du groupe, en août et septembre 1964, c'est l'étape montréalaise qui a laissé le plus mauvais souvenir à nos quatre garçons dans le vent, rapport au vent de séparatisme qui a soufflé jusqu'aux oreilles des sujets de Sa Majesté. Ringo, rapporta la GRC, avait été l'objet de menaces de mort. On allait lui faire la peau pendant le show. De sorte que le batteur joua littéralement derrière ses cymbales, montées en angle aigu pour faire armure et cache-nez. Résultat, pas de Beatles à Montréal en 1965, ni en 1966. Qui plus est, de toutes les tournées du All-Starr Band ces vingt dernières années, une seule s'est arrêtée à Montréal... et l'ex-Supertramp Roger Hodgson y a été ovationné plus fort que Ringo, à la surprise (et sans doute au relatif déplaisir) de celui-ci.

Enfin, donc, revoilà Paul à Montréal, Québec au coeur. Avec son spectacle-marathon d'au moins 35 chansons, avoisinant les trois heures, soit six fois plus longtemps qu'il n'en fallait aux Beatles pour apparaître, expédier une douzaine de tubes et disparaître. Seul Bruce Springsteen, avec son E Street Band, en donne autant. C'est sans compter le soundcheck, séance d'ajustements techniques, devenu spectacle en soi avec les ans: l'excellent site Paul McCartney Examiner mené par l'expert Steve Marinucci examine en détail ces pré-concerts, qui peuvent durer jusqu'à une grosse heure et demie et révèlent souvent les «surprises» du spectacle de la soirée. Ainsi les observateurs ont-il eu les poils d'oreille hérissés en entendant Paul répéter Ram On au soundcheck de Cardiff.

Le spectacle

Ram On à Cardiff, ça veut dire que tout est encore possible au royaume de Sir Paul. Si le spectacle contient invariablement les immortelles des Beatles sans lesquelles les Beatles ne seraient pas aussi universellement les Beatles — jamais Paul n'oublie Let It Be, Yesterday, le medley Sgt. Pepper's/The End, etc. —, si les hommages aux Beatles disparus John Lennon (une relecture d'A Day In The Life avec Give Peace A Chance en finale) et George Harrison (une jolie version de Something, à moitié à l'ukulélé) sont désormais statutaires, on constatera ceci: la place du matériel des années Wings augmente. McCartney, conscient que le public d'aujourd'hui a aussi été fan de Wings, en prend acte: il démarre son nouveau spectacle comme il démarrait celui de la tournée Wings Around The World en 1976, avec la théâtrale et spectaculaire Venus And Mars/Rockshow. Et il ressort de plus en plus souvent des belles de ses albums des années 1970: Nineteen Hundred And Eighty Five, Let 'Em In, Mrs. Vanderbilt. Et même, à l'occasion, Ram On.

Le canon Beatles n'est pas épuisé non plus. Pour cette tournée-ci, le richissime mais généreux homme a déterré I'm Looking Through You, délicate beauté de l'album Rubber Soul, et l'offre en alternance avec I've Just Seen A Face. (Moi, je veux les deux, comme de raison.) D'autres oubliées attendent encore leur tour: que je sache, McCartney n'a jamais interprété en spectacle Lovely Rita, pas plus que Your Mother Should Know, Oh! Darling, The Night Before, Another Girl, Rocky Racoon, What You're Doing, et j'en passe. Même quand, il y a quatre ans, il a célébré ses 64 printemps, Paul n'a pas saisi l'occasion d'actualiser When I'm 64. L'osera-t-il un jour? Chaque fan prie pour obtenir sa préférée. Et prie encore plus ardemment ces jours-ci: Paul McCartney a beau tenir la forme des grands jours, cette tournée mondiale pourrait vraisemblablement être la der des ders. McCartney se sera produit à peu près partout où il ne s'était pas encore produit, il a chanté pour le président Obama à la Maison-Blanche, il a célébré les 70 ans de Ringo avec Ringo au Radio City Music Hall le 7 juillet. Et ensuite? Indécrottable, le seul Beatle qui voulait reprendre la route en 1969 est encore loin des adieux à la scène. Mais pour ce qui est de Ram On, préparez vos écriteaux fluo: l'occasion est là. Vivement jeudi, sapristi!
1 commentaire
  • Venne,Stéphane - Abonné 14 août 2010 10 h 53

    À lire pour comprendre McCartney

    Si j'en crois l'article de Cormier, McCartney assume maintenant la totalité de ce qu'il fut, personnellement et collectivement. Mais c'est le fruit d'une longue et pénible trajectoire artistique, personnelle et morale (et éthique) qui n'a rien eu de simple et qui fut, surtout à compter de 1968, tout sauf uniformément belle, tout sauf plaisante, tout sauf édifiante. Je viens de terminer la lecture du meilleur (à mon avis) ouvrage sur la question, un ouvrage documenté, lucide et émouvant: YOU NEVER GIVE ME YOUR MONEY, de Peter Doggett, paru en 2009. Instructif autant que poignant. J'y ai vu des choses que je n'avais jamais vues. Quand on le termine, la boucle n'est pas encore tout à fait bouclée et il reste beaucoup de cendres dans la bouche (du lecteur comme de McCartney) car la chronique de la trajectoire s'arrête en 2008. Mais la description que Cormier fait du show 2010 de McCartney (ça se voyait déjà lors du show à Québec, que j'ai vu) démontre que toute réconciliation nécessaire est maintenant faite dans la tête de McCartney (réconciliation avec l'héritage Beatles, avec Lennon et les deux autres, avec ses divers deuils, avec l'image que McCartney a de lui-même, avec la question financière qui a braqué les 4 musiciens les uns contre les autres) et que la rédemption est accomplie, réussie. Son écriture future s'en ressentira à coup sûr.