Enfants de la banlieue, adultes de la ville

Arcade Fire présentera son spectacle au festival Osheaga ce soir à 21h30.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Arcade Fire présentera son spectacle au festival Osheaga ce soir à 21h30.

Il y a bien 3000 kilomètres de route et tout un univers culturel qui séparaient les banlieues de jeunesse de Régine Chassagne et de Win Butler, de Montréal à Houston. Pourtant, les deux têtes créatrices d'Arcade Fire portent en elles des émotions similaires, des stigmates communs, des souvenirs partagés.

La banlieue, c'est le coeur battant, le sujet et le décor du bien nommé The Suburbs, troisième disque de la formation montréalaise acclamée à travers le monde depuis la parution de leur premier album, Funeral, en 2004.

Au premier regard, la thématique peut surprendre pour un groupe indie-rock dans le vent, urbain, jeune et cool. Mais bon, en roulant vers la banlieue, Arcade Fire reste en harmonie avec plusieurs pièces de Funeral et de leur second effort Neon Bible (2007), où la famille et l'enfance ont une place de choix. The Suburbs est pavé de l'affrontement entre les souvenirs d'une époque passée et les soucis d'adultes d'aujourd'hui.

«C'est sûr que dans la vie de tous les jours, les banlieues, c'est pas toujours excitant, explique au Devoir Régine Chassagne, qui a grandi à Saint-Lambert et à Longueuil. Mais il y a quand même des drames, des histoires d'amour, des questionnements, plein de trucs vraiment profonds qui peuvent se dérouler dans un stationnement, dans un endroit vraiment banal. Je trouve ça intéressant de trouver de grandes choses dans de petites choses.»

D'une durée de près de 64 minutes, The Suburbs compte 16 morceaux dont 6 se déploient en diptyque — Half Light, Sprawl et The Suburbs ont deux volets. Régine, Win, son frère Will Butler, Richard Perry, Tim Kingsbury, Sarah Neufeld et Jeremy Gara ont créé un album qui compte son lot d'hymnes à donner la chair de poule (Rococo, Empty Room, We Used to Wait), mais l'ensemble est plutôt construit dans un tempo moyen, entre la ballade et la bombe. Si on reconnaît leur touche — le piano-bar, les envolées de cordes —, on sent aussi une présence accrue de l'esthétique synthétique de la fin des années 1970 et du début des années 1980.

Retour aux sources

La création de The Suburbs s'est faite petit à petit, après la fin de la longue tournée de Neon Bible en février 2008. Le périple a permis au groupe de faire plus de 120 spectacles dans une vingtaine de pays. «Win et moi, on est rentré à la maison, et... ahhh! On a pris vraiment le temps de retourner dans nos petites affaires, ça a fait du bien d'avoir une vie normale, de ne pas être en transit, de prendre du temps pour retrouver nos amis, d'avoir les pieds sur terre et de se connecter à la vie.»

Un jour, le facteur a laissé à la porte du couple une lettre provenant d'un ami d'enfance du chanteur Win Butler, qui était toujours au Texas. Avec la missive, il y avait une photo de cet ami, avec sa petite fille sur ses épaules, dans un centre commercial. «Ça a fait remonter beaucoup de souvenirs à Win, raconte Régine. Alors on est allé visiter les endroits où il a grandi, du Texas à la Louisiane, et c'était intéressant de voir comment les endroits ont changé avec les années. Et c'est quand même intéressant de voir que le contexte de la banlieue transcendait la distance, la langue et la culture et on avait chacun des expériences similaires, vraiment proches. Je dirais que c'est un phénomène nord-américain.»

Arcade Fire n'a pas la prétention de faire ici un portrait du continent, mais par leur point de vue très personnel, ils décrivent une réalité, avec «une approche descriptive, plus cinématique». Par exemple, la voiture, dont la présence est constante dans les paroles. La pochette du CD, qui se décline en huit variantes, est une image prise derrière un vieux bazou, et on peut même entendre sur le titre Sprawl (Flatland) le «tac-tac, tac-tac» régulier de pneus qui roulent sur les joints d'une autoroute.


Écrire

Revenus de leur voyage américain, Win et Régine ont tout naturellement composé de nouvelles pièces. «Notre mode d'expression, quand on est content, c'est d'écrire des chansons! Ça a roulé super vite, ça sortait, c'était un peu hallucinant. On en a fait beaucoup, beaucoup, beaucoup plus que les 16. Mais bon, celles-là allaient bien ensemble, elles faisaient partie du même univers.»

C'est la pièce éponyme du disque, The Suburbs, qui a été la première complétée et qui est devenue la chanson clé de l'album. «The kids want to be so hard / But in my dreams we're still screaming / and running through the yard / When all the walls they built in the 70's finally fall», y chante Win Butler.

Dans le même esprit, Arcade Fire a donné plus de place que jamais à des sonorités plus artificielles pour faire «des tableaux organiques avec des éléments pas organiques», explique Régine Chassagne. Et c'est Will Butler qui a vraiment joué un rôle majeur, avec son jeu de clavier aux textures rétro. «Il s'est vraiment développé un talent pour les synthétiseurs sur cet album-là. On joue tous un peu des claviers, mais lui, c'est le seul qui lit même le manuel de l'instrument! Mais pour décrire les banlieues, je trouvais que le synthétiseur était très approprié, en tout cas plus ça qu'un orgue d'église.»

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Venir en aide à Haïti

Haïti est un coin du monde qui est cher aux yeux du groupe montréalais Arcade Fire. Les parents de la chanteuse Régine Chassagne sont eux-mêmes natifs de la «Perle des Antilles», et ont fui vers le Canada pendant le régime Duvalier. Déjà sur le premier disque d'Arcade Fire, le groupe chantait: «Mes cousins jamais nés hantent les nuits de Duvalier / [...] Haïti, never free, n'aie pas peur de sonner l'alarme» (Haïti).

Lors du lancement de la fondation Kanpe (qui signifie «se tenir debout») lors du dernier Festival d'été de Québec, Chassagne avait dit avoir été marquée par le livre Mountains Beyond Mountains, de Tracy Kidder, qui raconte l'histoire de l'un des fondateurs de Partners in Health, le docteur Paul Farmer, et de son travail en Haïti. Une pièce de l'album The Suburbs, chantée par Chassagne, porte d'ailleurs le nom de l'oeuvre: Sprawl II (Mountains Beyond Mountains).

«Le tremblement de terre nous a poussés à finir l'album le plus vite possible, a expliqué la musicienne au Devoir. On voulait vraiment être capable d'aider à lancer Kanpe le plus vite possible, ça nous a forcés à nous dépêcher, à terminer le disque dans les temps.»

À savoir si la collecte de dons via message texte lancée pendant le FEQ a été bonne, Chassagne répond que Kanpe a reçu beaucoup de courriels d'offre de bénévolat. «On est en train de structurer ça, mais je suis vraiment contente. Et on compte aller en Haïti bientôt.» Rappelons qu'Arcade Fire a choisi d'égaler tous les dons versés à Kanpe, jusqu'à concurrence de 1 million de dollars.