Vitrine du disque - 30 juillet 2010

Monde
DIASPORA
Briga
Indépendant www.brigamusic.com

En voilà un qu'on dégage de la pile pour permettre la découverte du concert le 4 août à la Casa del Popolo. Briga, violoniste des Gitans de Sarajevo et ex-chanteuse des Rembetika Hipsters, se lance pour la première fois en solo avec un double album comprenant deux facettes bien distinctes. Avec l'instrumental Groove, le premier, elle s'aventure vers les sentiers du prog, tout en intégrant des rythmes asymétriques des Roms, de l'improvisation parfois bluesy et des sautillements plus afro qui se marient bien à la musique des Balkans. Puis dans Songs & Chansons, le deuxième, Briga chante en anglais et en français en mode plus émotif que festif. Le violon se laisse emporter par la voix, qui peut même simuler un moment d'hystérie dans une version de Fais-moi mal Johnny. Quelques moments syncopés ponctuent les deux disques et, parfois, le monde arabe n'est pas loin. Dans l'ensemble, Briga trace la voie d'un joli parcours.

Yves Bernard

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Classique

NEMTANU
Gypsic. Sarah Nemtanu (violon), Romain Décharmes (piano).
Ensemble instrumental. Naïve V 5235.

Si vous allez voir Le Concert de Radu Mihaileanu, vous serez hypnotisés par l'actrice Mélanie Laurent, notamment dans la longue scène finale, un Concerto pour violon de Tchaïkovski électrique. La soliste de cette bande-son est Sarah Nemtanu, premier violon solo de l'Orchestre national de France. Nemtanu s'est vu offrir un récital chez Naïve. Le thème choisi est tsigane. Le CD juxtapose, entre autres, Czardas de Monti, Tzigane de Ravel, Zigeunerweise de Sarasate et la 3e Sonate d'Enesco. On s'est précipité... pour une déconvenue, hélas. Nemtanu y est assez précautionneuse et cinq plages sur neuf (l'enregistrement a été fait en deux fois) sont anéanties par une prise de son proche, sèche et vulgaire et des arrangements non moins grossiers d'un certain Chilly Gonzales. Seuls Tzigane et la Sonate d'Enesco échappent au massacre: c'est la moitié du CD. L'autre est à jeter.

Christophe Huss

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Blues-rock

Brothers
The Black Keys
Nonesuch
Le duo rock-garage The Black Keys revient avec son nouvel

album, Brothers. Contrairement à son précédent Attack & Release sorti en 2008, Brothers surprend par son hétérogénéité. Dans Howlin'For You ou She's Long Gone, on retrouve la marque de fabrique rock-blues avec de bons vieux riffs de guitare caractéristiques au groupe. Mais à côté de cela, Dan Auerbach à la guitare et au chant et Patrick Carney à la batterie cassent le style qui les a souvent associés aux White Stripes. Ce nouvel opus s'aventure dans un registre parfois plus pop et dans certains morceaux, comme dans Everlasting Light, Dan Auerbach n'hésite pas à expérimenter sa voix sur un ton audacieux défiant des aigus peu habituels pour le groupe. Ce dernier ne manque d'ailleurs pas d'autodérision, que ce soit sur la pochette de disque ou dans ses clips, comme Next Girl ou Tighten Up, où la chanson se termine en bataille du bac à sable. À Osheaga dimanche après-midi.

Gwenaëlle Reyt

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Musique mandingue

SADIDA
Bako Dagnon
Discograph / Syllart

Dépositaire d'un très vaste répertoire, Bako Dagnon demeure l'un des secrets les mieux gardés du Mandingue. De son vivant, même Ali Farka Touré la consultait. La voix graveleuse, elle peut se livrer aux chants épiques et aux grandes envolées des cantatrices. Mais elle est surtout l'antistar qui préfère considérer son village malien de Golobladji comme sa maison spirituelle, d'où cette façon de pénétrer les teintes subtiles, de dire en chantant et de parfois libérer des flots de mots qui révèlent des messages de vie pour les femmes et des allégories du monde contemporain. Si elle possède le style biriko qui est le sien, elle maîtrise aussi le lyrisme des Malinkés de la Guinée ou le blues bambara. Tout cela est très présent dans cet environnement sonore mâtiné d'une réalisation délicate à dominance acoustique, mais également ponctuée d'électricité et d'électro discrets. Bako Dagnon est l'une des plus belles découvertes mandingues de 2010.

Y. B.

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Classique

BRAHMS
Concerto pour piano n° 2.
Klavierstücke op. 76. Nicholas
Angelich (piano), Orchestre symphonique de la Radio de Francfort, Paavo Järvi. Virgin 266349 2.

Paavo Järvi, pour le moins électrique et mordant lorsqu'il dirige la Deutsche Kammerphilharmonie de Brême (ce soir, demain et dimanche en concert à Lanaudière), a l'air de s'embourgeoiser lorsqu'il se moule dans le cocon de son orchestre de Francfort. C'est l'impression que l'on retire de leurs symphonies de Bruckner (n° 7 et n° 9) chez RCA et des concertos de Brahms chez Virgin. Dans le lot, le 2e Concerto pour piano est l'enregistrement le moins inintéressant, car Nicholas Angelich ne l'enlise pas autant que le 1er Concerto. La vision brahmsienne d'Angelich reste assise et carrée, comme maintes autres versions, et on attend toujours le décapage de cette oeuvre en général bien trop alourdie (Graffman et Munch ont dépoussiéré le 1er Concerto mais n'ont pas enregistré le Second). Les meilleurs choix restent Richter-Leinsdorf (RCA) et Serkin-Szell (Sony)

C. H.

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Hip-hop électro

A Sufi and a Killer
Gonjasufi
Warp Records

À la frontière du hip-hop, de l'acid jazz, du bidouillage électronique et du soufisme, il y a la république indépendante de Gonjasufi. L'instructeur de yoga directement arrivé d'une autre planète, que le Guardian compare à un «Hendrix électro», tente de remettre en question, avec son premier album, la musique populaire de plus en plus appauvrie par un formatage uniforme. Vagabondant un moment dans l'univers underground de San Diego, Sumach Valentine, de son vrai nom, a désormais quitté sa caravane emboucanée pour s'établir en banlieue de la ville bipolaire de Las Vegas, où il tente de concilier paix intérieure — «A Sufi» — et passé trouble — «and a Killer». Ce paradoxe traverse l'album, mais l'ensemble est cohérent malgré tout, grâce à l'étroite collaboration de Flying Lotus, de Mainframe et de The Gaslamp Killer. La richesse des textures se dévoile après chaque écoute, la voix râpeuse cesse d'écorcher l'oreille et les envolées quasi chamaniques envoûtent carrément. Oreilles sensibles, il serait fort dommage de s'en abstenir...

Émilie Parent-Bouchard