Laurie Anderson et Lou Reed en conférence de presse au FIJM - Les tourtereaux n’ont peur de rien

Laurie Anderson et Lou Reed
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Laurie Anderson et Lou Reed

«Aucune question personnelle», nous avise-t-on. Bon d’accord, biffons celle-là. On ne saura pas si Laurie Anderson et Lou Reed improvisent aussi au lit. Et celle-là? Moi qui me demandais se ces trompe-la-peur osaient une sorte de céréale différente tous les matins. Renonçons. «Rien que des questions musicales...» Il n’est pas précisé si on peut on non évoquer le Velvet Underground. Autant ne pas se risquer: irascible comme il est, Lou peut bien décider qu’il n’a vraiment rien à fichtre-foutre d’une conférence de presse et lever le camp. En entrevue téléphonique, il lui est arrivé de ne répondre à rien. 

Remarquez, là, en ce vendredi matin, il est en couple. Et sa Laurie est engageante et sympathique. Ça rend moins abrasif. Ça vous adoucit son homme aux entournures.

Remarquez derechef, cette conférence de dernière minute a peut-être pour but de remplir une salle pas encore remplie (pure supposition de Satan, ici) et qu’il vaut mieux ne pas complètement rebuter le client.

À qui le tour de casse-pipe? Allez, je me lance. Dites donc, Lewis Allan Reed, dit Lou, il se trouvera bien quelques fans du Lou Reed rock’n’roll à Wilfrid ce vendredi soir, malgré les avertissements placardés dans toute la ville: à quoi doivent s’attendre ces gens qui ne sont pas très habitués à l’improvisation totale et qui croient que John Zorn est un Klingon? (J’ai énoncé ça autrement, mais bon, c’est l’idée.) «Il y aura du rock’n’roll dans l’expérience de ce soir, mais différemment, d’expliquer Lou Reed sans rire. Ce ne sera pas des chansons rock avec des textes. Ce sera trois formidables musiciens à l’œuvre, surtout Laurie.» 

Chez-eux

Les fans de Laurie Anderson, eux, seront chez eux. «Elle se livre à ce genre d’expérience depuis longtemps, poursuit-il. Mais parce qu’elle est belle et charmante, on ne se rend pas compte qu’elle vous assène ça à toutes les fois. Elle a produit certains des plus incroyables sons de violon qui soient. Et vous en entendrez d’autres.» Et Laurie d’enchaîner: «Ce mélange de nos trois styles ne ressemble à rien que j’aie entendu.»

«C’est de l’improvisation à 100%, résume Lou. Chacun carbure à l’énergie des deux autres, et on voit où ça nous mène. Il n’y a rien d’installé. Aucune clé préalable, rien.» Laurie renchérit: «Nous n’avons pas la moindre idée de ce que le premier son sera.» Note à moi-même: ne pas apporter le carton géant réclamant Take A Walk On The Wild Side. À moins de changer «wild» par «wilder». Très, très radicalement «wilder». «C’est un processus fascinant, continue Laurie, un processus architectural et narratif.» Lou s’émerveille du discours de sa Laurie, répète ses mots lentement: «Architectural... et narratif...» De quoi faire réfléchir un gars qui a composé la plupart de ses chansons en ré majeur. 

Question au fond: pas de section rythmique, donc? «Nous sommes la section rythmique, décrète Lou. Laurie se lance dans une description très sonore des bruits et grincements qu’on peut extirper d’un violon. À ce que je comprends, et j’en échappe des grands bouts, c’est de la musique qui vous gratte le bobo jusqu’à ce que ça saigne. Ou que les oreilles vous tombent. Quelque chose comme ça. Une question évoque la présence d’un chien sur le dernier album de Laurie Anderson. Lou commente sans broncher: «Vous voulez parlez des débuts de notre chien en tant que pianiste?» Rires dans la salle Stevie-Wonder. Lou ne rit pas. Laurie parle d’un duo entre le chien — une chienne, en vérité — et John Zorn. «Elle est en train de finir son album de Noël.» Franche rigolade. 

Une chienne de studio

C’est une chienne de studio, apprend-on. A vécu là toute sa chienne de vie. Laurie est intarissable sur le sujet. Mentionne un projet intitulé Music For Dogs. Relate un fantasme partagé avec le violoniste Yo-Yo Ma: jouer pour un auditoire de milliers de chiens. Bonne chance aux placiers. Lou, lui, cause guitares, presque en terrain familier: «Je cherche à avoir l’énergie d’un son puissant sans jouer fort. Un son dense, monumental, immense, mais à faible volume. C’est ma recherche, qui continue. Je me tiens au courant des avancées technologiques en ce sens.» 

Quelqu’un pose à Lou Reed la question qu’on posait déjà en conférence de presse aux Beatles en 1964: le processus de création, c’est les paroles avant la musique, ou la musique avant les paroles? «Je n’en ai pas la moindre idée.» Lennon répondait pareil en 1964.

La conférence vire politique. Et Obama dans tout ça? «C’est notre homme, dit Lou comme une évidence. Nous avons une théorie le concernant. Une fois élu, on l’a amené dans une pièce. On lui a révélé des choses. Et quand il en ressorti, c’était un homme changé. Vieilli de quinze ans. La question n’est pas de savoir s’il est honnête. Il est honnête. La question est: qui est son Dick Cheney?» Laurie prend le relais, parle de «l’impossibilité de penser la fin du capitalisme».

Terrifiants et amusants

Léger frisson. Z’ont peur de rien, les tourtereaux. Même pas d’élever le niveau de discussion dans une conférence de presse. Ils ont à la fois terrifiants et amusants. C’est peut-être l’effet que produit le spectacle. A-t-on moins peur de se lancer dans le vide une fois qu’on a vu et entendu John Zorn, Laurie Anderson et Lou Reed improviser ensemble? «C’est moins une question de peur que de vulnérabilité, nuance Laurie. Quand vous avez devant vous des gens qui se cherchent un peu, qui ne savent pas d’avance ce qu’ils vont faire, ça peut créer des moments... attendrissants. Quand je pense à tous ces artistes qui savent exactement ce que leur concert va être, je suis un peu triste pour eux. Nous, nous ne savons pas... et c’est tout l’intérêt.» 

Lou joue l’étonné: «Nous ne savons pas?» Rires. Trois minutes plus tard, c’est fini, et Lou, en se levant de son fauteuil blanc, lance : «A fearless night of non-rock!» Tout est dit.

JOHN ZORN, LAURIE ANDERSON ET LOU REED
À la salle Wilfrid-Pelletier, ce soir à 19h30.

2 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 2 juillet 2010 17 h 06

    Yo-Yo Ma

    Yo-Yo Ma est un violoncelliste, mon p'tit Sylvain.

  • Sylvain Cormier - Abonné 2 juillet 2010 23 h 35

    Violoncelliste? Ah bon d'accord. C'est comme un violon en plus gros, non?

    Violoncelliste? Ah bon d'accord. C'est comme un violon en plus gros, non?