Musique classique - Eino Tamberg, un sage de la musique

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Le CD dont on parle ici, enregistré à La Haye, aux Pays-Bas, par Neeme Järvi, comporte trois compositions orchestrales importantes d'Eino Tamberg: la suite du ballet Joanna Tentata (1972), les Danses symphoniques (1957) et le Concerto grosso op. 5 (1956).

Eino Tamberg, né en 1930, a traversé l'époque soviétique sans éclat ni compromissions. Dans son fief de Talinn, capitale de l'Estonie, ce professeur de composition du conservatoire de musique (1969-2005) n'avait certainement pas le profil d'un créateur poussé par les autorités de Moscou, à une époque où la mise en valeur de la créativité des Pays baltes n'était guère au goût du jour.

Pièce maîtresse


Le nom de l'Estonien Eino Tamberg était connu de quel-ques spécialistes. L'étiquette Antes avait publié deux disques en 1996 et 1997 et, plus récemment, CPO a édité un enregistrement intégral de son opéra Cyrano de Bergerac. Néanmoins, si un disque est en mesure de déclencher un élan de curiosité pour la musique de cet alter ego estonien discret des Finlandais Einojuhani Rautavaara ou Aulis Sallinen, c'est bien celui-là.

Il comprend une pièce maîtresse de la carrière de Tamberg: le Concerto grosso pour flûte, clarinette, trompette, saxophone, basson et piano, opus 5. Cette oeuvre de 25 minutes, écrite au milieu des années 50, devrait faire partie aujourd'hui — si elle n'avait été cachée et ignorée — du répertoire symphonique international. C'est une partition d'une réelle maestria, plus accomplie encore, dans le genre, que le Concerto pour sept instruments à vent de Frank Martin. On pense beaucoup — à quasiment même niveau — à la Musique pour cordes, percussion et célesta de Bartók. À Chostakovitch, aussi...

Cette inspiration se retrouve intacte dans les Danses symphoniques. J'y entends un clin d'oeil (à 2'45 de la 1re Danse) à la fameuse transition vers le deuxième thème des Danses symphoniques de Rachmaninov. On songe aussi à l'esprit vif de Poulenc.

En entrevue au Devoir, Eino Tamberg nie avoir connu ces compositeurs à l'époque: «Nous n'avions pas de disques, nous n'entendions pas ce qui se faisait à l'Ouest! Je n'ai découvert Bartók qu'en 1958...»

Terrain vierge

Il y a sans doute encore bien des choses à glaner chez ce compositeur qui, lui-même, divise son oeuvre en cinq périodes créatrices. Le Concerto grosso et les Danses symphoniques appartiennent à la première phase, sorte de digestion personnelle de Prokofiev et Chostakovitch. Il s'est ensuite davantage intéressé à la voix et, notamment à l'opéra, a connu une période dodécaphonique, une autre plus folklorisante, avant de creuser sa propre poétique, dans les années 90. Là aussi, le mur est tombé.

Loin du minimalisme d'Arvo Pärt et du folklorisme choral de Veljo Tormis, son cadet de deux mois, il admire son prédécesseur Eduard Tubin, notamment sa 6e Symphonie (enregistrement de Neeme Järvi chez BIS). Les intérêts de Tamberg vont à l'orchestre, à la musique chorale et à l'opéra. Il se distancie ainsi de Veljo Tormis: «Pour lui, le folklore est vivant. Dans mes oeuvres, c'est surtout un beau souvenir.»

Ses oeuvres qu'il juge les plus importantes, outre le Concerto grosso, sont sa 4e Symphonie (1998), ses deux Concertos pour trompette, son oratorio Amores (1981), l'opéra Cyrano de Bergerac (1974). Et des chefs-d'oeuvre à venir? Pas forcément: «Même si je m'ennuie quand je ne compose pas, je suis vieux et je sais bien que j'étais meilleur dans ma jeunesse. Si je composais une cinquième symphonie, ce serait assurément moins important dans l'histoire de la musique estonienne que le Concerto grosso», dit-il. Un manifeste du lucide...