Musique classique - Les 10 défis de Yannick Nézet-Séguin

Yannick Nézet-Séguin, lors du lancement de la saison de l’Orchestre métropolitain, en 2008.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Yannick Nézet-Séguin, lors du lancement de la saison de l’Orchestre métropolitain, en 2008.

En glanant le poste de directeur musical de l'Orchestre de Philadelphie, Yannick Nézet-Séguin a dû surprendre même ses plus fervents admirateurs. La direction musicale de l'un des Big Five américains, du Philharmonique de Berlin ou de l'Orchestre du Concertgebouw est l'un des sept nirvanas auquel tout chef d'orchestre symphonique aspire. Pour Yannick Nézet-Séguin, la félicité vient à 35 ans, avec son lot de défis. En voici quelques-uns.

1. Gérer le calendrier

Directeur artistique de l'Orchestre métropolitain, directeur musical du Philharmonique de Rotterdam, premier chef invité du Philharmonique de Londres, directeur musical désigné de l'Orchestre de Philadelphie, des invitations un peu partout et des opéras à New York ou à Salzbourg: il y a de quoi perdre le fil des choses. Une très habile gestion des programmes est nécessaire pour qu'une expérience nourrisse la suivante. Par exemple, le 30 juin, aux Concerts populaires à Montréal, Yannick Nézet-Séguin rodera en version de concert le Don Giovanni de Mozart qu'il dirigera à Salzbourg cet été. C'est utile et astucieux.


2. Faire des choix à terme

Les contrats actuels mènent Yannick Nézet-Séguin jusqu'en 2015 à Montréal, 2015 à Rotterdam et 2014 à Londres. À Philadelphie, il sera présent deux semaines en 2010-2011; puis cinq semaines et sept semaines en 2012-2013. La vitesse de croisière de 15 à 16 semaines par saison sera atteinte entre 2013 et 2017. Les semaines gagnées le sont d'abord sur les contrats de chef invité. On peut imaginer que le chef se réservera quel-ques collaborations prestigieuses; Salzbourg par exemple. Mais avec le coeur et l'esprit à Philadelphie, il est probable que le «double bill» européen Lon-dres-Rotterdam s'avérera trop lourd. Le choix sera cornélien, d'autant que Londres reste une plaque tournante importante de l'industrie musicale.


3. Être à la hauteur

La confiance en lui et l'excitation de relever des défis seront une clé du succès de Yannick Nézet-Séguin. C'est dans l'expérience de Philadelphie qu'il révélera toute l'étendue de son talent et fera taire les doutes de ceux qui trouvent que le Metropolitan Opera aurait dû s'apercevoir de son existence musicale avant que Jacqueline Desmarais achète une nouvelle production de Carmen et de ceux qui remarquent que Rotterdam, la ville clairvoyante qui a repéré Yannick Nézet-Séguin dès 2006, n'est autre que la cité abritant le centre névralgique de l'ensemble des activités européennes de Power Corporation, par l'entremise de la holding Parjointco N.V. À ces derniers sera opposé le vote unanime des musiciens en sa faveur. Quoi qu'il en soit, l'histoire de l'art a indissociablement lié artistes et mécènes, et Yannick Nézet-Séguin est indéniablement talentueux. Ce talent est-il tel qu'il puisse se comparer à Stokowski, Ormandy ou Bernstein? Philadelphie apportera cette réponse. Le terrain sera évidemment plus miné que celui de Montréal, où l'Orchestre métropolitain sanctifie son chef.


4. Faire taire les doutes

Quelques mois après avoir frôlé la banqueroute, le Philadelphia Orchestra se redresse spectaculairement, avec une nouvelle direction, un don historique de 50 millions de l'Annenberg Foundation, la création d'un «bridge fund» de 8 millions rassemblé auprès des membres du conseil d'administration et un miraculeux passage en trois mois du déficit prévu de 7,5 millions à 1,625 million de dollars grâce à des «healthy annual giving and special contributions», selon les déclarations d'une porte-parole. Le Devoir n'a pas, pour l'heure, obtenu de réponse à sa demande de précisions sur le détail de ces «special contributions». Au moment de cette embellie, Yannick Nézet-Séguin a bénéficié de la volonté de créer un électrochoc, d'envoyer rapidement un message artistique fort. Il a donc été nommé après seulement deux visites, dont, comme l'analyse David Patrick Stearns du Philadelphia Inquirer, la seconde a fait naître chez certains des doutes tempérant le choc amoureux initial. Ceux-ci souhaitaient temporiser et attendre le troisième concert. Yannick Nézet-Séguin devra leur donner tort.


5. Prendre des décisions vite

Le chef principal en intérim à Philadelphie Charles Dutoit n'ayant pas eu le pouvoir de décision, Yannick Nézet-Séguin va être rapidement confronté à des choix importants et devra parfaitement s'entourer. Un seul exemple: les deux chefs assistants, Rossen Milanov et Danail Rachev, s'en vont à la fin de cette saison. Les auditions sont imminentes. Il va aussi falloir motiver les musiciens, qui ont consenti des sacrifices financiers. Cela peut donner du vague à l'âme, surtout que la gestion d'un orchestre s'apparente parfois à celle d'une garderie. Yannick Nézet-Séguin est un maître en communication. Cela va lui servir.


6. Gérer le cas Jurowski

Vladimir Jurowski, premier choix unanime à Philadelphie, n'a pas voulu prendre la direction musicale d'un orchestre américain à ce stade de sa carrière. Ce sera à Yannick Nézet-Séguin de gérer la présence et les invitations à Philadelphie de ce rival idolâtré, qui est par ailleurs directeur musical du Philharmonique de Londres, dont le chef québécois est le premier chef invité! Un casse-tête.


7. Faire tandem avec Charles Dutoit

Selon les informations obtenues par le Philadelphia Inquirer, au final, l'alternative la plus directe à Yannick Nézet-Séguin était Charles Dutoit lui-même. La Presse, dans son édition de lundi, donnait l'image d'un Dutoit couvant la candidature de Nézet-Séguin. À Philadelphie, on le dépeint davantage comme aigri par les dernières années et très désireux d'obtenir le poste de directeur musical. Les deux chefs devront travailler en tandem, Dutoit restant chef principal jusqu'à l'arrivée de son cadet. Il deviendra ensuite chef émérite.


8. Cultiver la discrétion

On peut supposer que le court-circuitage mondial, dimanche, de l'annonce de la nomination, prévue lundi, par des fuites identifiées comme provenant de Rotterdam et relayées à 10h23 à Montréal par un article d'Arthur Kaptainis sur le blogue de La Gazette, ont dû faire grincer des dents à Philadelphie, car l'effet d'annonce a totalement échappé à l'orchestre. Imagine-t-on une fraction de seconde Kent Nagano blablatant à Berlin en février 2004 sur son futur engagement à Montréal? C'était la première «surprise du chef» dans un monde plutôt discret.


9. Savoir quel artiste il est

En entrevue avec Stéphan Bureau à l'émission Contact, Yannick Nézet-Séguin avouait que sa première ambition était de devenir pape. Il s'est rabattu sur la direction d'orchestre. On se souvient de l'avoir aussi entendu parler d'une ambition de pianiste. Il est indéniablement un chef passionné par la voix, qui se trouve aujourd'hui majoritairement actif dans le répertoire symphonique. N'est-il pas, au fond, avant tout un chef d'opéra? Sera-t-il vraiment heureux d'en diriger moins?


10. Conforter la situation du Métropolitain

L'Orchestre métropolitain a indissociablement lié son nom à celui de Yannick Nézet-Séguin. Il entre dans une nouvelle phase où ce dernier sera nettement moins présent et où le groupe devra exister artistiquement par lui-même en son absence. L'engagement d'un solide chef invité ou associé serait rassurant.

Un onzième défi? Dans quel camp se situera Yannick Nézet-Séguin en cas de duel Canadien-Flyers en séries? Il vaudrait mieux qu'il dirige en Europe à ce moment-là!