Musique classique - Cendrillon à l'opéra

Le concepteur scénique André Barbe et le metteur en scène Renaud Doucet
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Le concepteur scénique André Barbe et le metteur en scène Renaud Doucet

Cendrillon de Jules Massenet prend l'affiche samedi 22 mai à l'Opéra de Montréal pour cinq représentations. Ce sera, pour les amateurs, enfin l'occasion de faire connaissance avec un spectacle emblématique du tandem québécois André Barbe et Renaud Doucet.

L'opéra de Massenet, créé à l'Opéra-Comique de Paris en 1899, n'est pas la mise en musique la plus célèbre de l'histoire de Cendrillon. Sur ce plan, Massenet se fait damer le pion par Rossini et sa Cenerentola.

Il y a de nettes différences entre les deux ouvrages. Massenet préserve la féerie — et la pantoufle de verre — du conte de Perrault, que Rossini et son librettiste Ferretti ont évacuée. Chez Massenet, Pandolfe, le père de Cendrillon, est lui aussi une victime de sa seconde femme, la hautaine comtesse de la Haltière.

Une dernière différence entre Rossini et Massenet sera aplanie dans la présentation de l'Opéra de Montréal et la production du tandem Barbe (concepteur scénique) et Doucet (metteur en scène). Chez Massenet, à l'origine, le rôle du prince est tenu par un mezzo-soprano, qui simulait davantage, aux yeux du compositeur, un jeune homme au sortir de l'adolescence. Ce choix contraste avec le ténor flamboyant de Rossini. Mais Massenet a autorisé la représentation de Cendrillon avec un ténor. Ce sera le cas à Montréal, avec Frédéric Antoun en jeune premier.

Opéras et transpositions

En entrevue au Devoir, Renaud Doucet relativise l'importance de ce choix, d'autant que, lorsque la coproduction franco-allemande entre les Opéras de Strasbourg et de Karlsruhe fut conçue, les Français voulaient un homme, alors que les Allemands insistaient pour avoir une voix de mezzo: «À cause de notre transposition dans les années 1950, le fait d'avoir un ténor marche très bien. L'effet musical est différent, mais Massenet l'acceptait. Ce qui me paraît important dans le spectacle, c'est de voir, de manière crédible, un prince jeune qui s'ennuie.»

Aux yeux du metteur en scène québécois d'origine française, Cendrillon, aussi, a une tessiture ambiguë: «Elle descend très bas et monte au contre-ré: ce n'est ni un soprano, ni un mezzo. D'ailleurs, ces étiquettes n'existaient pas: les compositeurs écrivaient pour des chanteurs précis. Mélisande chez Debussy, est-elle soprano ou mezzo? Et Pénélope de Fauré? On peut utiliser soit un soprano dramatique, soit un mezzo lyrique. Pour Carmen, c'est pareil. C'est d'ailleurs très typique de l'opéra français...»

Même s'il a été montré à Strasbourg, Karlsruhe, New York et Marseille, le spectacle n'est pas figé parce que les interprètes sont différents. «Je ne veux pas des clones», résume Doucet, qui ajoute que «le spectacle doit appartenir aux artistes qui le jouent sur scène».

Autre changement d'échelle: le passage des scènes européennes à la salle Wilfrid-Pelletier, guère favorable à un théâtre de regards, de silences et de non-dits. «Il faut jouer plus large, être très précis dans la projection de son émotion», résume Doucet, qui va au-delà de la gestuelle: «C'est la même chose sur le plan vocal. Il faut penser différemment, arriver à capter le regard et l'oreille du spectateur et ne jamais le lâcher; il faut donner une impulsion, dans le geste comme dans l'attaque de la note. Si on jouait en Europe comme on va le faire ici, on aurait l'air de faire du cinéma muet!»

Cendrillon a apporté à André Barbe et Renaud Doucet, en 2003, la confirmation d'une «volonté définitive de travailler ensemble». La production les a aussi fait connaître partout en Europe. Le tandem est aujourd'hui habitué du Volksoper de Vienne, où il va monter sous peu Rusalka de Dvorák.

Ne pas entrer dans des cases

L'opéra est un travail au long cours. Le succès européen a déjà amené au tandem une proposition de monter la Tétralogie de Wagner sur une scène allemande. «Nous avons refusé parce que nous aurions besoin de dix ans. Il y a un temps pour tout. La Cenerentola de Rossini, que nous allons monter prochainement à Hambourg, représente trois ans de travail.» Aux yeux de Renaud Doucet, «prendre une partition, c'est avoir entre les mains un tableau de maître et choisir le cadre, le mur et l'éclairage.» C'est bien pour cela, ajoute-t-il, qu'il n'y a pas «une seule lecture» d'une oeuvre.

Barbe et Doucet ne veulent pas se spécialiser, malgré une attirance pour le répertoire français: «Nous avons hâte de nous voir proposer Ariane à Naxos, La Dame de pique ou Jenufa.» Grand admirateur de Massenet, Doucet cite Amadis, Le Mage ou Panurge, «une "haulte farce comique" géniale» parmi les ouvrages de ce compositeur qu'il souhaiterait mettre en scène. Parmi les ouvrages français méconnus, il ajoute Henri VIII de Saint-Saëns et Polyphème de Jean Cras, et se réjouit d'avoir lutté pendant cinq ans pour imposer Pénélope de Fauré. «Imposer le répertoire français pose un problème accru car il est souvent monté de manière mièvre. Ce n'est pas une fatalité si l'on ancre l'opéra dans une réalité actuelle. Cendrillon, c'est très contemporain comme sujet.»

C'est par l'entremise des concepteurs du spectacle que Montréal a racheté la production aux Français. «Il y a là un travail dont on n'a même pas idée: certains tissus ont été créés spécialement à Lyon pour les costumes du spectacle. On ne peut pas se payer ça ici.» Pendant trois saisons, la présentation de Cendrillon à Montréal a été repoussée. «Parce que certaines personnes disent que Cendrillon, cela ne vend pas», explique Doucet, qui plaint les directeurs artistiques des opéras en Amérique du Nord, dont la marge de manoeuvre est restreinte. «En Amérique, le box-office fait loi et, même si les directeurs d'opéra ont la connaissance du répertoire, ils sont dépendants des conseils d'administration et de donateurs qui disent: "Nous, on veut voir ci; nous, on veut voir ça", qui n'ont aucune connaissance du métier et régissent le monde de l'opéra.»

Barbe et Doucet sont confiants en l'impact du spectacle. «Oui, on peut arriver à faire du théâtre. Cendrillon n'est pas un "petit spectacle"; il y a cinq décors et c'est monté comme une comédie musicale.» D'ailleurs, le duo ne veut pas être cantonné à l'art lyrique: «On peut faire du théâtre, de la comédie ou du cirque! Le spectacle, c'est un monde, pas de petites cases, et nous n'avons pas envie d'être enfermés dans une boîte.»

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CENDRILLON
Opéra en quatre actes de Jules Massenet
Avec Julie Boulianne, Frédéric Antoun, Noëlla Huet, Gaétan Laperrière et Marianne Lambert, Orchestre métropolitain et Choeur de l'Opéra de Montréal, direction Jean-Yves Ossonce. Décors et costumes: André Barbe. Mise en scène: Renaud Doucet. Éclairages: Guy Simard. Salle Wilfrid-Pelletier, les 22, 26, 29 et 31 mai, et le 3 juin à 20h.
Rens.: 514 842-2112.