Peter Gabriel au Centre Bell

La voix vibrante et forte d’un homme témoignant de la souffrance du monde, avec un orchestre de 54 musiciens pour en accentuer ou en dénuder le propos.
Photo: Agence France-Presse (photo) BERTHOLD STADLER La voix vibrante et forte d’un homme témoignant de la souffrance du monde, avec un orchestre de 54 musiciens pour en accentuer ou en dénuder le propos.

«J'ai été prévenu que de grands cris pourraient ne pas m'être destinés», a badiné Peter Gabriel en conférence de presse dans un salon du Centre Bell mercredi après-midi. Oui, il savait, pour le septième match de la série Canadiens-Capitals, qui avait lieu à Washington pendant que lui se produirait précisément dans l'antre de la sainte Flanelle. Son équipe?

«Washington, évidemment.»

Rigolade générale. «Mais non... Montréal, bien sûr.»

Quelques heures plus tard, s'amenant sur scène pour présenter le court lever de rideau de sa Norvégienne de choriste, «l'extraordinaire» Ane Brun, Gabriel beau joueur a confirmé l'info que la téléphonie moderne avait déjà propagée: «Le score reste 1-0.» En français. C'était parti pour une drôle de soirée, à tout le moins jusqu'à la fin du match, survenue en plein moment de grâce de la première partie de Gabriel, alors qu'il chuchotait la Sweet Spirit (Fade Out) de Radiohead. La clameur provenant de La Cage aux sports adjacente a traversé les murs et la foule a mal contenu sa joie.

De toute évidence, il en irait autrement le lendemain soir (hier), au second spectacle: les 8000 spectateurs vivraient la très introspective première partie dans le recueillement conséquent. Car il s'agissait bien d'écouter attentivement, en se concentrant comme dans un concert classique, sur la performance proposée, soit l'intégrale transposition à la scène de Scratch My Back, cet album fait de relectures pour grand orchestre de chansons signées Neil Young (Philadelphia), Bon Iver (Flume) et autres Arcade Fire (My Body Is a Cage). «Ensemble, ces chansons permettent une réflexion sur la vie, la mort et le terrorisme», avait précisé Gabriel aux médias réunis l'après-midi.

Gravité, beauté, solennité, douleur, grandeur d'âme: on n'était pas à la fête pendant que ça exultait au bar sportif d'à côté. Cette première partie était celle de la voix vibrante et forte d'un homme témoignant de la souffrance du monde, avec un orchestre de 54 musiciens pour en accentuer ou en dénuder le propos. Il fallait entendre Gabriel passer du murmure aux pleins poumons, carrément chavirant dans la finale de Mirrorball (splendide pièce du groupe britannique Elbow). Guitare et batterie en moins, ces versions souvent très ralenties, pour ne pas dire assombries (ou révélées dans leur noirceur), étaient à la fois intimes et majestueuses. La scène était la caisse de résonance qui manque au disque, et l'oeuvre, car c'est bel et bien une oeuvre que composent ces chansons ainsi agencées et réinventées, trouvait sa véritable dimension.

La seconde partie, si elle donnait aux fans les chansons de Peter Gabriel qu'ils espéraient (In Your Eyes, Don't Give Up), n'était pas moins déconcertante: ces moutures orchestrales allaient loin. Digging Up the Dirt n'était plus soulful, mais «whimsical», ludique. Darkness était immense et terrifiante, devenue trame sonore d'un film de peur. Même la fédératrice et incontournable Solsbury Hill étonnait sans son strumming de guitare caractéristique. L'expérience était franchement fascinante, pour qui voulait suivre Gabriel et les siens. En lieu et place des gadgets et des sparages du spectacle de 2002, des projections impressionnistes occupaient le regard, et encore, pas tout le temps: souvent, c'était éclairé façon concert, donnant à entendre plus qu'à voir. Et on entendait. Surtout cette voix, formidable voix de Peter Gabriel.

Curieusement, par moments, c'est le Gabriel du temps de Genesis qui réapparaissait, libéré du son de ses albums en solo, moins assujetti aux diktats de sa sorte de soul technoïde. Il en retrouvait sa jeunesse, son espace de manoeuvre, et des échos du Gabriel première époque faisaient tressaillir l'oreille. Jusqu'à l'orchestre, par moments, qui semblait imiter les synthés d'époque, par un joli retournement des choses. Pour tout dire, j'aurais donné beaucoup pour obtenir The Carpet Crawlers dans ce contexte. Mais c'eut été souhaiter la coupe Stanley après avoir battu les Capitals.
2 commentaires
  • La souris-verte 1962 - Inscrit 30 avril 2010 15 h 36

    Peter Gabriel, 29 avril 2010.

    Quel show superbe! Intime, et en même temps magnifique et majestueux. Et quel orchestre! À quelques reprises, j'ai été émue aux larmes. Merci Peter Gabriel.

  • Sylvain Poupart - Inscrit 30 avril 2010 22 h 58

    Impression

    Merci Monsieur Cormier pour avoir mis des mots lumineux sur ce fascinant concert. Présent au premier des deux, je demeure encore bouche-bée devant cette expérience. En relisant votre texte, je trouve aussi intéressant ce rapprochement avec les débuts du groupe et sur ce gentleman attachant si talentueux.