Musique classique - Entre sagas et volcans

Le compositeur islandais Jon Leifs
Photo: Iceland Music Center Le compositeur islandais Jon Leifs

La planète entière vient de découvrir l'Islande et ses volcans. Le mélomane très curieux était à même de connaître la topographie insulaire grâce à un compositeur, Jon Leifs, et à la plus emblématique de ses oeuvres, Hekla, qui «met en musique» l'éruption d'un volcan.

Une musique classique islandaise? Oui, ça existe! Elle a une figure tutélaire, au même titre que la Norvège a Edvard Grieg, la Finlande Jean Sibelius, la Suède Franz Berwald et le Danemark Carl Nielsen. Le père de la musique islandaise s'appelle Jon Leifs et sa production, qui ne ressemble à aucune autre, est remarquablement documentée.

En juillet 1991, une plage d'un disque d'EsaPekka Salonen intitulé A Nordic Festival (Sony) révélait une musique sombre et rauque, aride et éruptive. Jon Leifs (1899-1968), l'auteur de cette pièce de sept minutes au beau nom de Geysir, semblait venir d'un autre monde. C'est à la fin des années 1990 que l'étiquette suédoise BIS entama une véritable anthologie de l'oeuvre de Leifs.

Contes, légendes et nature

Si la musique norvégienne, comme la musique hongroise, repose beaucoup sur le répertoire de chants et danses traditionnelles, la musique islandaise, tout comme la finlandaise, puise nombre de ses sources dans les contes et légendes. En Finlande, c'est le Kalevala. La mythologie islandaise, consignée dans l'Edda, remonte à bien plus loin.

L'Edda n'est pas un recueil accessoire, mais une oeuvre maîtresse de la littérature du Moyen Âge. Rédigée par l'Islandais Snorri Sturluson au début du XIIIe siècle, elle est la source la plus importante pour notre connaissance de la mythologie nordique. Son importance et sa présence permettent de comprendre que Baldr, drame chorégraphique dans lequel un ténor incarne le dieu Odin, est l'oeuvre dans laquelle Jon Leifs s'est le plus investi. Baldr est le temps fort d'une Trilogie de l'Edda.

Contes et légendes ont inspiré la grande symphonie de Leifs, la Saga Symphonie (1941), dont Osmo Vänskä a réalisé en 1994 le premier enregistrement mondial. L'idée que Leifs ait pu composer ce granit sonore de 53 minutes en pleine guerre en Allemagne, où il vivait avec sa femme et ses beaux-parents juifs, ajoute une once de vertige au portrait de ce compositeur pas comme les autres.

Pour ceux qui ont autant envie de se plonger dans la mythologie nordique que de faire une dissertation sur les mérites comparés du Mahabharata et du Ramayana indiens, la mise en musique des forces brutes de la nature est l'élément le plus intéressant et intrigant de la musique islandaise. Et c'est le mérite principal de Jon Leifs d'avoir incarné musicalement son île.

Ici aussi, la littérature précède la musique, car ce sont les écrits sur la nature de Jonas Hallgrimsson et Einar Benediktson qui ont inspiré à Leifs ses étranges et rauques descriptions des paysages de son pays. Ces «portraits de la nature» regroupent Geysir; Hafis, sur les glaces à la dérive; Dettifoss, une description de chutes d'eau et, bien sûr, Hekla, un vrai volcan, cousin de notre coûteux ami Eyrafjoell.

Un dispositif unique

La manière unique dont sonne cette musique se comprend aisément à la lecture du dispositif requis pour la Saga Symphonie: un orchestre traditionnel, avec une section de percussions élargie et l'utilisation de six «lurs». Les «lurs» sont de longs cors, sosies des cors des Alpes, joués dans les pays nordiques à l'âge de bronze (14 siècles avant Jésus-Christ!) et qui servaient à appeler les troupes. Parmi les percussions, on trouve un rang de pierres frappées par des marteaux, une enclume, des boucliers et de grands marteaux de bois qui doivent heurter un objet quelconque... de préférence pas le chef d'orchestre!

En 1941, le critique Fritz Stege, de la Zeitschrift für Musik, était légitimé de se demander: «Était-ce l'intention de Jon Leifs de décrire en musique l'histoire primitive de l'Islande quand les fleuves de lave coulaient encore et que les dinosaures faisaient trembler la terre de leurs pas lourds?» Stege était interloqué par ce «percussionniste armé d'un marteau frappant le plancher avec un entêtement malicieux». Oui, monsieur Stege, c'était voulu.

Leifs a répété son souhait d'«interdire à toute influence étrangère de se faire sentir». De la même manière, la structure lui importait peu. Il cherchait à «conjuguer tous les moyens imaginables pour permettre au contenu d'apparaître aussi clairement et efficacement que possible». Ceci explique l'usage de la répétition, de l'effet cumulatif, et — caractéristique singulière — des silences et des déflagrations.

Leifs est un compositeur qui enfonce le clou. Mais il sait être tout aussi mystérieux lorsqu'il brosse de grandes surfaces étales, noires et grises, comme dans Mors et vita, son 1er Quatuor, ou Vita et mors, son désespéré 2e Quatuor, composé après la noyade de sa fille de 16 ans. Ses trois rares quatuors (le troisième est constitué d'impressions sonores sur la peinture du Greco) sont aussi intéressants que ceux de Schnittke, par exemple.

Après Leifs

Avec l'étrange Hekla, qui repousse les limites de la saturation acoustique admissible, Leifs atteint un point de non-retour: 22 percussionnistes, avec quatre jeux de blocs de roches, des enclumes, des sirènes, des chaînes métalliques, des canons et un choeur fantomatique chantant «Issus de noirs tréfonds, de violents cris d'agonie, sont charriés par les flammes rouges de la lave fumante qui se répand sur le pays». Compositeur unique, comme Edgar Varèse, mais bien moins universel que l'auteur d'Amériques, Leifs incarne l'insurpassable quintessence du priapisme musical.

La musique islandaise ne s'est pas éteinte après Leifs. Un orchestre symphonique très actif, auquel on doit une intégrale de l'oeuvre orchestrale de Vincent d'Indy en cours chez Chandos, se hisse à un très respectable niveau. Parmi les compositeurs en activité, Atli Heimir Sveinsson (né en 1938) a fondé la classe de composition du conservatoire de Reykjavik. Son très étrange oratorio, Le temps et l'eau, a été publié par CPO: «J'ai dû être dans un état psychique particulier, car je ne me souviens de rien», dit Sveinsson de son oeuvre qui, effectivement, a des relents de champignons hallucinogènes.

Plus consistant, Haukur Tomasson (né en 1960) est la figure de proue de la création contemporaine islandaise. Son 2e Concerto pour flûte (2001), enregistré par Sharon Bezaly sur un CD intitulé Nordic Spell, est l'une des (nombreuses) remarquables créations concertantes de la dernière décennie.

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À écouter:

- Leifs: Hekla. BIS CD 1030
- Leifs: Les Quatuors à cordes. BIS CD 691
- Leifs: Geysir. BIS CD 830
- Tomasson: Concerto pour flûte n° 2. BIS CD 1499
- Titres disponibles: www.bis.se, puis recherche par compositeur

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Christophe Huss consacrera l'émission Classique actuel sur CIBL-FM 101,5, ce dimanche à 19h30, à la musique islandaise.
1 commentaire
  • Richard Morrissette - Abonné 25 avril 2010 09 h 51

    Article très intéressant

    Bonjour,

    Quel bonne idée en ces temps volcaniques de parler de compositeurs Islandais.

    Je connaissais déjà Edgar Varès mais maintenant j'en rajoute un autre que je vais découvrir en me procurant quelques CD.

    Merci Monsieur Huss pour cette initiative