Jazz - Miles Davis le caméléon

L'exposition consacrée à Miles Davis a ceci de singulier qu'un nombre imposant d'événements vont l'accompagner. Des conférences vont disputer les horaires de films documentaires et de fiction, des cours magistraux vont être déclinés, des shows seront présentés. Parmi ces derniers, il faut retenir avant tout celui que le bassiste et producteur Marcus Miller va donner à L'Astral mercredi prochain en compagnie de Christian Scott, trompettiste incisif. Ancien collaborateur de Davis, Miller va enfiler les chapelets de notes de l'album intitulé Tutu.

Cette addition d'annales et de spectacles mettant en relief l'art comme la manière de Davis débute le 28 avril à l'École de musique Schulich de l'Université McGill avec l'exposé de David Brackett, rattaché à ce département, suivi par André Ménard, architecte des programmations du Festival de jazz depuis toujours, qui a inscrit à plus d'une reprise le nom de l'artiste le plus insaisissable du jazz à l'affiche du FIJM.

À ne pas manquer

Parmi ces conférences, une doit être retenue plus que d'autres. Celle que donnera Ira Gitler le 9 juin. Plus que tout autre critique ou historien du jazz vivant, Gitler — soit dit en passant un passionné du hockey au point d'avoir écrit un livre sur le sujet — est le mieux placé pour dialoguer avec le fantôme de Davis. Car ce dernier, Ira l'a côtoyé pendant des lunes. Mieux, alors qu'il était le bras droit de Bob Weinstock, le patron de l'étiquette Prestige, Gitler a supervisé des dizaines de sessions d'enregistrement avant d'être nommé rédacteur en chef de Down Beat au début des années 1960.

Autrement dit, Gitler a été témoin des réalisations de Miles, mais également de celles signées par ceux qui allaient travailler avec lui ou qui venaient d'être virés par lui. On pense notamment aux pianistes Red Garland et Wynton Kelly, aux batteurs Philly Joe Jones et Art Taylor, sans oublier évidemment les saxophonistes Sonny Rollins et John Coltrane. Bref, la vision encyclopédique de Miles s'appelle Ira Gitler.

Le geste du tueur

Cela étant, il faut bien s'arrêter à cette avalanche d'événements qui accompagnent cette exposition. Qu'est-ce qui la justifie, l'avalanche en question? Pourquoi l'équation exposition égale conférences plus cours, plus shows, plus documentaires, plus fictions, plus émissions radiophoniques? On sait Davis qualifié souvent de génie, mais encore? Il était caméléon...

Il fut le caméléon du jazz. Plus que tout autre membre de la confrérie regroupant les géants du genre, Miles Davis cultivait le geste du tueur. De quoi? De ce qu'il venait d'accomplir comme de l'air du temps. Là où Duke Ellington, Charles Mingus, Thelonious Monk et John Coltrane creusaient en profondeur le sillon qu'ils avaient commencé à défricher alors qu'ils amorçaient leur carrière, Davis préférait l'aventure. Les nouvelles aventures, avec parfois une sacrée dose d'opportunisme.

Mettons que les choses pourraient être formulées, grosso modo il va sans dire, comme suit: «OK! J'ai suffisamment joué avec Bird pour savoir comment le prendre à revers. Et va pour la naissance du cool jazz! Les p'tits Blancs se sont entichés de ça? Je vais m'associer avec les nouveaux tenants de la ligne dure du be-bop. Tout le monde s'y met? Va pour un jazz plus modal, plus zen. Ça fonctionne à plein? OK! Je vais exploiter les talents des jeunes Hancock, Shorter, Carter et Williams. Les chevelus britanniques du trio The Cream remplissent les salles et récoltent des millions? Va pour le jazz électrique avec John McLaughlin. J'adore ce que fait Sly and The Family Stone, va pour un jazz plus funky.» Etc.

Ce qu'il a de bien, voire de très généreux, notre cher Miles Davis, c'est qu'en muant tous les cinq ans, il nous permet de choisir. Quoi donc? Le Miles qu'on aime comme le Miles qui nous agace. Bref, comme dirait La Palice: il était humain et non Dieu.