Vitrine du disque - 23 avril 2010

Guitare
JORDAN OFFICER
Jordan Officer
Spectra - Sélect

C'est un discret, Jordan. Un effacé de nature. Jusqu'à récemment, l'Officer officiait plutôt derrière Susie Arioli qu'à ses côtés. Le voilà sous son seul nom, encore un peu caché derrière sa barbe, mais les mains libres. Et lestes. Déjà, quand il en faisait moins que plus dans les reprises chères à Susie, il était virtuose en catimini. Tact absolu. Doigté sans pareil. Culture musicale immense. Là, c'est le même Jordan, abhorrant l'esbroufe, mesuré même quand ses doigts partent en peur, mais s'exprimant pleinement. À l'acoustique: zéro effet. Dès l'ouverture, où un morceau nommé Beaumont se promène de django en swing texan, on saisit qu'il sera insaisissable. Onze titres sur douze sont les siens, démarquant l'approche: tous genres imbibés, toutes pousses écloses, il a sa sorte de blues, sa sorte de ragtime, de country, son jazz à lui, du Bob Wills dans les phalanges. Ce type ne le criera pas sur les toits, alors crions pour lui: c'est un as! Et son disque, un régal. Sans goinfrerie.

Sylvain Cormier

Jordan Officer: Small Four

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Monde
SECRET AGENT
Tony Allen
World Circuit / Warner

Après avoir marié hip-hop, nu jazz, dub et autres musiques électro à l'afrobeat durant les années zéro, le célèbre batteur opère un retour vers le genre nigérian qu'il a cofondé avec Fela. Le Black President disait de lui qu'il jouait comme quatre. Sans doute parce qu'il est chez lui aussi bien dans le highlife que dans le soul funk, le jazz ou la musique traditionnelle yoruba. Sûrement aussi à cause des effets rebondissants de ses rythmiques croustillantes et de ses cadences infernales qu'il livre avec un son terreux. Secret Agent révèle tout cela, et l'afrobeat y est assumé avec grande maîtrise. Cuivres rutilants, âme soul par moments, dénonciation politique, voix cool, répertoire en quatre langues avec des invités qui dialoguent avec des choeurs allumés, rythmes enivrants et même une touche très roots. Tout y est et tout est à sa place. Si ce disque n'est pas le plus révolutionnaire d'Allen, il est l'un de ses plus accomplis.

Yves Bernard

Tony Allen: Secret Agent


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Classique
SCHUBERT
Die Winterreise. Werner Güra (ténor), Christoph Berner (piano). Harmonia Mundi HMC 902 066.

Nous avons eu récemment à Montréal, au Ladies' Morning Musical Club, la visite du baryton Stephan Genz, qui a défendu une vision assez dépassionnée de ce Voyage d'hiver. Nous avions manifesté alors peu d'enthousiasme pour son approche d'un fatalisme un peu neutre. Assurément, Genz est proprement enterré par la juxtaposition avec le poignant parcours proposé par le ténor Werner Güra. Celui-ci campe un voyageur capable de rébellion, qui ne s'avoue vaincu que dans les deux dernières étapes du parcours. L'incarnation est profondément vocale et cultivée; pas d'une théâtralité factice. Güra est parfaitement soutenu par son partenaire, qui joue un piano de 1874 à la belle patine. À ceux qui pensent qu'un disque de studio ne peut véhiculer d'émotion, comme à ceux qui pensent que Die Winterreise est la chasse gardée des barytons, nous recommandons ardemment ce CD.

Christophe Huss

Schubert: Die Wetterfahne, par Werner Gura


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Chanson
LE PARIS DE DANI
Dani
A/Z-Universal - Dep

C'est trop calculé pour ne pas être suspect. D'abord, ce profil de la dame au recto du livret, dessin design où la Dani d'aujourd'hui et la Dani des sixties se confondent dans l'aplat blanc, évitant la cruauté du présent. Et puis ce concept, piège des pièges à cons pour touristes de la rime riche: chanter Paris. Chanter Paris, vraiment? Pari gagné, pourtant: ce disque est totalement bath. Les chansons, toutes neuves, ont du culot et de la gueule, farcies d'images signées Jean Fauque, Cali, Ronnie Bird (oui, lui!) qui vous enfoncent le cliché dans le baba avec un tel sans-gêne que ça boume à la sortie. «Met you at the foot of la Tour Eiffel / No you met me chez Castel», dans Me & You. «J'admire le panorama / En tombant du pont d'l'Alma», dans Le Pont de l'Alma. Et la musique? Ça pille allègrement le reggae à la Gainsbourg (Paris se marie), ou alors ça pétille en rockabilly frais à la coque (P.A.R.I.S.). Pas originale exprès, infiniment cool tout le temps. Mythe pour mythe, Paris et Dani se méritent.

Sylvain Cormier

Dani: Le Pont de l'Alma

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CD-DVD
KARAKALPAKISTAN - LA VOIX DES ANCÊTRES
Artistes variés
Musique du monde - Buda Records

Enregistré par l'ethnomusicologue Frédéric Léotar, ce CD-DVD documente pour la première fois la musique du Karakalpakistan, une région au statut autonome à l'intérieur de l'Ouzbékistan. Les Karakalpaks ont maintenu un vaste répertoire de chansons épiques et littéraires qui reflètent leur parcours entre sédentarisme et nomadisme. Cette collection de chansons et de pièces instrumentales en témoigne de manière saisissante. Des bardes à la voix mordante et riche en harmoniques qui soutiennent une tension de la gorge et un souffle allongé, des passages déclamés, des femmes qui chantent des berceuses et des mélodies traditionnelles, de l'a capella, de l'instrumental avec de la vielle antique triturée qui rappelle la guitare électrique distordue, avec des luths qui imitent les bruits de la vie, de la clarinette grinçante ou de la guimbarde. Un riche portrait d'une culture méconnue.

Yves Bernard

Karakalpakistan: Edige - Premier fragment


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Classique
LISZT
Années de pèlerinage. Première année: Suisse. André Laplante (piano). Analekta AN 29980.

La renaissance artistique d'André Laplante, avec une assise et une assurance nouvelles, s'est matérialisée lors d'un récital du Ladies' Morning en avril 2009. Il y avait joué la Première année de pèlerinage de Liszt, objet de ce CD enregistré en août. Laplante n'est pas facile à enregistrer: il râle, chantonne, respire fort. De ce point de vue, son disque Chopin, l'an passé, fut une catastrophe. La leçon a été retenue — même s'il est impossible de faire des miracles, cf. Eglogue, plage 7 — dans cet enregistrement très présentable et, musicalement, de première grandeur. Laplante possède un vrai grand son, celui d'une main gauche qui pose les soubassements de l'harmonie et laboure le clavier. Écoutez L'Orage! Contrairement à Lazar Berman, autre interprète de référence, Laplante creuse les nuances forte plutôt que piano, mais son Année de pèlerinage est assurément l'un des grands disques canadiens de 2010.

Christophe Huss

Lizt: Orage, par André Laplante