Luce Dufault au Club Soda: une petite distance

Luce Dufault nous revenait mercredi sur la scène du Club Soda. Par besoin impérieux: elle a beau tenir la carrière à saine distance, vient un moment où ça la travaille, où elle n'est plus vivable pour elle-même et son entourage, et doit chanter devant du monde. Ça tombe bien, ça correspond au moment où l'on s'ennuie d'elle. Alors, on se retrouve, elle est contente, nous aussi. Besoins comblés de part et d'autre.

Mais bon, difficile constat, je trouvais avant-hier qu'on passait un peu trop en troisième. Nous, le public. J'explique. Dans sa hiérarchie de vie, il y a d'abord le noyau familial: les enfants, son chum (et gérant). Et puis, il y a sa famille de musique, pour l'essentiel deux admirables gars: Jean Garneau aux guitares, «Ti-Bass» Fournier aux claviers. S'ajoutent si nécessaire batterie et basse. Avant-hier, en plus, gros luxe pour sa première montréalaise, Luce s'offrait des choristes (sa «meilleure amie d'enfance» et sa «meilleure amie d'adulte») et des cuivres. Et puis, en dehors de ces familles, il y a nous. Fans fidèles, moins nombreux qu'avant, mais toujours là pour elle. Et elle pour nous.

Bel équilibre un peu rompu mercredi. Elle l'a dit, ce spectacle n'a pas été rodé avec les cuivres et les choristes, c'était en cela un baptême. Insécurité? On l'aurait crue en répétition, tellement elle regardait peu devant elle et tout le temps sur les côtés, vers Garneau, Fournier, ses amies choristes. À tel point qu'on la perdait, par moments. À tel point que l'enthousiasme très vocal et familier des spectateurs — on l'interpelle beaucoup de la salle — la désarçonnait. «Vous êtes vraiment dissipés», nous a-t-elle servi, admonestation amusée qui témoignait quand même d'un léger agacement.

Petite distance, donc. Elle n'était pas moins, encore et toujours, l'interprète qui, de l'univers connu, fait le plus de bien en dedans. Ça tient à cette voix qui sort du ventre, cette joie rayonnante de chanter, cette justesse de ton sans faille, cette soif de mélodies déchirantes, ce blues arc-bouté à l'âme (tu peux sortir la fille du club, mais pas le club de la fille), cette culture musicale rien qu'à elle où Aretha Franklin (Baby I Love You, Dr Feelgood) croise Cyndi Lauper (Time After Time, donnée à la Motown), Rodgers-Hart (My Funny Valentine) et Jimmy Cliff (Many Rivers to Cross, chavirante), où c'est la version Vanilla Fudge de You Keep Me Hanging On qu'elle préfère à l'originale des Supremes.

C'était tout bon, c'était tout elle, ce spectacle centré sur le nouvel album de reprises, où les chansons de son répertoire sont minoritaires, et souvent réinventées: Soirs de scotch en valse musette, Des milliards de choses en crescendo planant. Un spectacle sans concession: je chante ce qui me tente, j'ai du fun avec ma gang. Qui m'aime me suive. D'accord sur toute la ligne: on l'aime, on la suit. Encore faut-il qu'on soit dans le véhicule.