Musique classique - Le chant du cygne de Jacques Hétu

L'Orchestre symphonique de Toronto créait mercredi soir la 5e Symphonie de Jacques Hétu, moins d'un mois après la disparition du compositeur québécois. L'oeuvre aux dimensions impressionnantes, une cinquantaine de minutes, avec un choeur final sur le poème Liberté de Paul Éluard, était diffusée en direct sur Espace musique.

À l'entracte de la diffusion radiophonique, l'animateur Mario Paquet confiait avoir vu Jeanne Desaulniers, veuve de Jacques Hétu, verser des larmes en entendant, lors de la répétition générale, le choeur se déployer dans le Finale de la symphonie.

J'avoue aussi avoir eu les yeux embués, mais plutôt en découvrant le troisième volet, décrivant l'occupation allemande de Paris. Un mouvement abyssal, dont l'ultime cri révélait la dissonance associée au grand climax de l'Adagio de la 10e Symphonie de Gustav Mahler, l'un des héros de Jacques Hétu.

Les larmes, de rage, sont venues plus tard, car à 22h précises le grand choeur sur Liberté a eu les ailes brisées. En direct à la radio, un blanc de 40 secondes, puis... une sorte de smooth jazz générique. Une honte, une vraie. Espace musique n'avait plus d'espace pour Jacques Hétu! Avec tout le personnel de la grande maison, veut-on nous dire que les soirées de la radio nationale sont pilotées par ordinateur? Des explications s'imposent. À tous les frustrés légitimes, signalons une rediffusion d'ores et déjà prévue le 22 mars.

À en juger par la diffusion radiophonique, la Symphonie no 5, opus 81 est une composition magistrale, probablement la plus grande symphonie née de la plume d'un compositeur canadien et, plus encore, une oeuvre qui se mesure à ce que les plus grands musiciens de notre temps, les Vasks (Symphonies no 2 et 3), Sallinen, Aho (Insect Symphony), Penderecki ou Rautavaara sont en mesure de créer en s'adressant directement et franchement à leurs auditeurs.

L'argument est une cité (Paris) avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Hétu, qui rêvait depuis des années de composer une oeuvre au long souffle et qui se sentait à l'étroit dans le système de commandes de pièces contemporaines-alibi de 15 minutes, n'avait plus rien à prouver. Il s'est littéralement «lâché». Par exemple dans l'argument qui lui permettait de composer une «symphonie de guerre» et dans un second mouvement, un scherzo déchaîné, digne de Chostakovitch, qu'Hétu admirait tant. Le résultat est somptueux, avec une orchestration magistrale.

Chostakovitch — dès le début, avec la récurrence obsessionnelle d'un module, qui reprend au bond la balle lancée par la 15e Symphonie du Russe —, Mahler, et Beethoven dans un Finale choral dont la Liberté est symbolisée par des motifs ascensionnels, la «scintillance» et des aigus plus présents, sont ici les trois inspirations d'un créateur qui a vécu comme il a composé: libre!
1 commentaire
  • Vincent Gérardin - Inscrit 5 mars 2010 14 h 10

    Pauvre chaîne culturelle

    Monsieur Huss,

    J’aime la musique, et j’aime vos chroniques et critiques. J’ai d’ailleurs entendu l’an dernier une belle œuvre de Jacques Hétu interprétée par l’OSQ sous la direction de Yoav Talmi, et en présence de M. Hétu. Nous tâcherons d’écouter la reprise de sa 5e symphonie le 22 mars.

    Le véritable objet de ce mot est toutefois de dire, qu’à l’instar de votre réaction devant la bêtise de la chaîne « Espace musique », depuis que celle-ci existe, je me sens totalement frustré de la façon dont les administrateurs de cette chaîne prétendument culturelle ont décidé il y a maintenant quelques années, pour des raisons évidentes de cote d’écoute, de passer la culture à la moulinette. Heureusement, il reste encore quelques soirées, le samedi et son Opéra, et particulièrement le dimanche – avec Alain Lefèvre – pour avoir une raison de syntoniser Radio Canada. Pour le reste, eh bien ! vive le CD et l’OSQ.

    Dans un pays si riche, comment expliquer qu’il n’y a plus de chaîne nationale consacrée à la grande musique (classique et jazz) et aux arts en général ? Toutefois, cela est dit sans aucun préjugé sur les autres éléments de la culture, qui peuvent, et trouvent facilement leur place sur la Première chaîne, ainsi que sur d’autres médias privés.

    V. Gerardin, Québec