Vitrine du disque - 5 mars 2010

Chanson-rock
XXIe siècle
Lac Estion
Poulet neige

Selon les dires du groupe Lac Estion, leur deuxième disque, XXIe siècle, «n'est pas l'album de la maturité». Fausse modestie? Tactique de psychologie inverse? Pourtant, le quintette installé à Montréal n'a pas à avoir honte de ses 12 nouveaux titres, qui forment une suite plus qu'honorable à leur premier disque Affranchi, déjà très bien fait malgré plusieurs maladresses. Quelque part entre un indie-rock en vogue, un folk bien québécois et une musique progressive aux claviers dopés à l'hélium, XXIe siècle comprend des textes plus pertinents que par le passé, laissant de côté le jeu de mots pour le propos, aussi cynique soit-il: l'époque reçoit une claque, mais ce n'est jamais lourd. Lac Estion marque pas mal de points avec des mélodies contagieuses, des structures qui sortent des sentiers mille fois empruntés, et un chanteur dont la voix forte n'a rien à envier à celle de Louis-Jean Cormier, de Karkwa. Et le plus beau là-dedans, c'est qu'il y a encore de la place pour mieux. Ce sera peut-être pour leur disque de la maturité.
Philippe Papineau

Lac Estion: A l'abandon


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Folk-rock
The Parade
Camaromance
Lazy at Work
Il y a déjà quatre ans que l'ex-patronne de la SOPREF et de Local distribution, Martine Groulx, a lancé son Different Paths, le deuxième disque de son projet Camaromance. Arrive ces jours-ci The Parade, nouvelle oeuvre moins épurée que le précédent opus réalisé par Patrick Watson. Cette fois, Groulx s'est associé à Serge Nakauchi Pelletier, de Pawa Up First, qui a amené ici de nouvelles ambiances, des crescendos et des touches plus shoegaze au folk de Camaromance. La voix aiguë de la chanteuse et son jeu de guitare plaintif sont fidèles à eux-mêmes, et sont entre autres épaulés par la basse de François Plante (Plaster, For Those About to Love) et le piano d'Alex McMahon (Yann Perreau). Ça donne du tonus, un peu plus de Camaro dans la romance, quoi. Mais après de nombreuses écoutes, on commence à peine à saisir et à cerner les différents morceaux, à se remémorer les mélodies, à faire nôtre The Parade. Pas du tout cuit dans le bec, donc; faudra garder les yeux sur la route un certain temps.
Philippe Papineau

Camaromance: Out of Luck


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Monde
ZEBU NATION
Razia
Cumbancha
Nouvelle découverte de Cumbancha, la chanteuse Razia Saïd devrait bientôt se retrouver sur les scènes québécoises. Malgache d'origine et nomade de condition, elle est retournée en 2007 dans sa grande île de l'océan Indien, y trouvant une panoplie de rythmes et y constatant la destruction culturelle et la dévastation de l'environnement. Ce disque est donc un appel à la survie. Un acte d'amour par lequel Razia retrouve des rythmes dansants comme le tsapiky ou le salegy, qu'elle marie à des climats plus doux, mélodiques, facilement accessibles à l'oreille occidentale, portés le plus souvent par une lutherie pop. Le grain de soul délicat dans la voix, Razia Saïd chante l'urgence sur des cadences qui peuvent devenir frénétiques, choisit parfois la complainte et la berceuse pour parler de la nature, se rapproche de l'esprit oriental dans une pièce, laisse aller l'accordéon aérien de Regis Gisavo, se laisse pénétrer par des accents bluesy. Un joli disque.
Yves Bernard

Razia Saïd: Babonao


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Classique
BACH
Motets. Bach Collegium Japan, Masaaki Suzuki. BIS SACD 1841 (SRI).
L'initiative de l'étiquette suédoise BIS d'aller enregistrer une intégrale Bach au Japon avait suscité, il y a une dizaine d'années, au mieux l'incrédulité. Les faits ont donné raison sur toute la ligne à ceux qui ont osé. Il est vrai que Masaaki Suzuki a été à la meilleure école baroque, celle des Néerlandais, Ton Koopman notamment. Mais Suzuki n'est pas un copiste de choses vues ailleurs; il a réussi à implanter une tradition et une école baroque au Japon. Incroyable mais vrai: la très large majorité des chanteurs qui interprètent avec un tel élan et une telle finesse, une telle précision aussi dans la musique et la diction, sont des Japonais. Après des Concertos brandebourgeois de grande classe, une Messe en si émue, Suzuki nous donne des Motets en forme de vitraux éclairés de l'intérieur. On ne jettera pas les versions Herreweghe ou Bernius, mais cette apologie de la transparence est une grande nouveauté au catalogue Bach.
Christophe Huss


Bach: Motet


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Classique
STRAUSS
Ein Heldenleben. Rosenkavalier-Suite, Orchestre de la Cité de Birmingham, Andris Nelsons. Orfeo C 803 091A.
Après le départ de Simon Rattle, qui avait donné à l'orchestre de Birmingham une notoriété internationale, les dirigeants de cette phalange ont voulu jouer une nouvelle fois la carte de la jeunesse en choisissant le Finlandais Sakari Oramo. Il n'est pas resté grand-chose de cette union de dix ans (1998-2008). Avec le nouveau venu, le Letton Andris Nelsons, 31 ans, une page plus intéressante pourrait s'ouvrir si l'on en juge par cette très intelligente approche d'Une vie de héros de Richard Strauss. L'élève de Mariss Jansons nous livre une lecture qui ne gomme rien du spectaculaire inhérent à l'oeuvre, mais la dégraisse de tout aspect bruyant ou sirupeux. C'est net, clair, logique, très lisible et déployé dans une logique propre — et non en imitation de quelque chose. On pense assez souvent au type d'approche straussienne prônée par Kent Nagano. Assurément, avec Vladimir Jurowski, Andris Nelsons est un jeune chef à suivre.
Christophe Huss


Strauss: Les oeuvres de paix du héros


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Chansons de films
GRAND ÉCRAN
Eddy Mitchell
Polydor-Universal - Dep

Pendant que Johnny, de ravalement de façade en rafistolages divers, livre un combat désespéré contre les affres du grand âge, l'ami Eddy, son vieux frère du square de la Trinité, ce roublard de Schmoll, affiche sa tronche telle que le temps l'a creusée, sillonnée de tranchées comme un champ de bataille. Quelle gueule! On dirait Gian Maria Volonte dans un western spaghetti de Leone, exactement le faciès de cinoche qu'il faut pour ce festival de chansons de films proposé en générique fin d'une carrière de chanteur qui n'a jamais pris la chanson trop au sérieux. Eddy aura toujours préféré faire l'acteur ou présenter les classiques de John Ford et consorts à La Dernière Séance (pendant 16 ans sur France 3): c'est en cela la plus belle sortie de scène imaginable pour l'ex-Chaussette Noire viré crooner, que ces adaptations grand luxe, big band pour J'aime avril à Paris, country-rock pour l'Hier encore d'Aznavour (si, si!), bossa suave avec Melody Gardot pour Over the Rainbow, etc. La grande classe, en scope.
Sylvain Cormier

Eddy Mitchell et Melody Gardot: Derrière l'arc-en-ciel