Joe Jack-La vie au bout des doigts

Lorsqu'il était jeune, dans les années 50, Joe Jack a fréquenté une école pour aveugles, la Perkins School for the Blind, à Boston, aux États-Unis. Un jour, un semi-voyant dévoile à ses camarades aveugles que Joe Jack est Noir. À partir de ce moment-là, Joe Jack se met à subir le racisme des autres aveugles.C'est l'une des anecdotes que l'on retrouve dans l'autobiographie L'Aveugle aux mille destins, de Joe Jack, qui vient de paraître aux éditions Mémoire d'encrier.

L'Aveugle aux mille destins, c'est l'autobiographie d'un homme au destin inusité, une vedette de la musique haïtienne, chanteur de charme, qui a fait fureur en Haïti, à New York, à Paris et à Montréal, jusqu'à ce qu'il choisisse de venir s'établir ici, dans cette ville qu'il aime et qu'il chérit toujours. Aujourd'hui, à 73 ans, Joe Jack habite toujours à Montréal-Nord. Si un AVC le prive désormais de jouer du clavier comme avant, il lui arrive encore de chanter dans des soirées ou lors de baptêmes. Et on continue de le reconnaître dans la rue.

L'Aveugle aux mille destins plonge d'abord dans l'enfance de Joe Jack en Haïti, alors que ses parents, déconcertés par sa cécité, le traînaient d'église en église en espérant le miracle qui lui rendrait la vue. À la première communion de Joseph, le miracle ainsi attendu ne se produit pas.

«Arrivé devant le prêtre, j'ouvris la bouche. Il y déposa l'hostie. Puis, rien. Il fallut se rendre à l'évidence: le miracle tant attendu ne s'était pas produit. La fête qui devait avoir lieu pour célébrer cette guérison miraculeuse fut annulée», écrit-il.

Aveugle, Joe Jack l'est donc resté toute sa vie. Et c'est après s'être converti à la religion évangéliste pour obtenir une bourse qu'il réussit à poursuivre des études aux États-Unis, où il vivra par ailleurs par la suite, avant d'immigrer au Canada.

«À l'époque, je ne connaissais pas le Québec. Je croyais que c'était un endroit comme les États-Unis où on parlait français», raconte-t-il.

Joe Jack garde en effet de très mauvais souvenirs des États-Unis, où, selon lui, on est encore beaucoup plus raciste qu'au Québec. Ayant quitté un emploi d'enseignant en Haïti pour suivre sa première femme, il se retrouve rapidement à New York sans emploi et sans argent. C'est au hasard d'une amitié qu'il reçoit un jour un accordéon électrique qui lui permet de lancer une carrière musicale qui lui apportera la gloire. Pourtant, Joe Jack n'a jamais chanté en anglais, mais bien en créole, en français, et en espagnol. C'est d'ailleurs alors qu'il était à New York, et qu'il s'ennuyait du français, qu'une Québécoise francophone a commencé à lui faire la lecture. Un premier contact qui portera ses fruits.

En entrevue dans son appartement de Montréal-Nord, Joe Jack ajoute que les États-Unis n'ont pas résolu leur problème de racisme, malgré l'élection de Barack Obama à leur tête. «Il n'est capable de rien faire», commente-t-il. Et selon lui, cette présidence ne fait que polariser les extrêmes entre racistes et non-racistes.

Là où vivent plusieurs de ses fans

La musique, donc, qu'il a apprise sur le tard, lui apporte la fortune. «Avant, c'était un violon d'Ingres», se souvient-il. En 1979, lorsqu'il est demandé dans de grandes capitales du monde, il vient à l'occasion jouer à Montréal, «là où vivent plusieurs de [ses] fans», à la boîte de nuit chez Tonton. «Du jeudi au dimanche, les Haïtiens en mal du pays s'y ruent pour écouter de la musique, danser, prendre une bière enfin, pour rencontrer quelqu'un. Plusieurs d'entre eux sont des réfugiés au statut douteux. Moi, j'ai mon permis de travail», écrit-il.

Joe Jack joue aussi, à Montréal, au petit club Zaragiu. Ensuite, il jouera longtemps à La Sarre, en Abitibi, où il a été abandonné par deux bons amis et où il dit avoir expérimenté un certain racisme.

«Mes deux amis s'en offusquent avec raison. Mais moi, je ris de bon coeur. Je n'attache aucune importance aux ignorants ni à leurs propos. D'ailleurs, je ne suis pas venu en Abitibi pour les instruire, mais pour travailler. D'autant plus que n'ayant jamais rien vu de ma vie, qu'ai-je donc à faire de ces remarques sur les couleurs ou les nuances de peau?», écrit-il encore.

En fait, plutôt que pour la cause des Noirs, c'est pour la cause des aveugles qu'il a écrit. Ces aveugles qui n'ont pas leur place dans des pays du Tiers-Monde comme Haïti. Ces aveugles qu'on ignore trop souvent en agissant carrément comme s'ils n'étaient pas là.

Et son livre dévoile aussi une perception du monde sensible, nouvelle. Il écrit: «Je ne me trompais jamais. Une fille qui possède une voix douce est toujours une belle fille.» Pour un aveugle, cependant, pour qui l'ouïe et le toucher remplacent la vue, les premières approches peuvent être compliquées.

«C'est le toucher qui me révèle vraiment la personne. En braille, il s'agit de la méthode tactile pour faire connaissance. J'en connais quelques-uns qui ont reçu des gifles en l'appliquant trop vite. Avant de l'utiliser, messieurs les non-voyants, assurez-vous d'avoir la confiance de la personne!», écrit-il.

Amoureux de Montréal, Joe Jack n'est pas retourné en Haïti depuis 2000. Et il garde de cette dernière visite un souvenir morose: une insécurité montante, des services de base de plus en plus défaillants. Et s'il n'aime pas les États-Unis en général, il apprécie du monde anglo-saxon le sens du respect des lois. Or, comment assurer le respect de la loi dans une société qui affiche un tel taux d'analphabétisme? Pour que quelque chose se passe en Haïti, il faudra que de profonds changements y prennent place. Quelque chose qui bousculerait une élite en place là-bas depuis longtemps, trop longtemps.

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L'aveugle aux mille destins
Joe Jack
Mémoire d'encrier
Montréal, 2010, 160 pages