Jazz - Les vieux de la vieille

On va faire son épicerie musicale. Plus précisément, on fouine dans les bacs des objets musicaux appartenant à la catégorie petit budget. Autrement dit, nous voici chez les disquaires qui font leur beurre, du moins essayent de le faire, avec les «eaux-cas-Zion».

Après avoir fait un magasin, puis deux, voilà-t-il pas que chez le troisième on aperçoit les binettes de Lionel Hampton, de Louis Armstrong et de Kir Ory encore jeune. Le tout surmonté du titre suivant: The Best Small Jazz Bands, confectionné, édité et publié par Frémeaux & Associés. En bas de la pochette, sur la droite, deux dates: 1936-1955.

Au dos, on lit évidemment l'identité des potaches ayant participé à cette guerre des boutons. Oui... des potaches! Des artistes qui font rigoler. Des souffleurs qui sèment les graines de la bonne humeur. Mettons qu'ils furent et restent, littérairement causant, tendance Antoine Blondin ou René Fallet plutôt que Marguerite Duras ou Nathalie Sarraute. Restons calme, faut pas s'énerver! On dit les choses ainsi parce qu'ils sont la face joyeuse du «djasse» et non celle du mal de vivre, du spleen, de la mélancolie, du moi-je se papaoutant le nombril. Amen!

Bon. Ça débute avec Fats Waller, celui qui chantait hilare des histoires parfois salaces, le cigare en bouche, en jouant du piano comme s'il en avait été l'inventeur. Ça se poursuit avec Louis Jordan, qui n'avait pas son pareil pour décliner la recette du «porc salé de la Virginie de l'Ouest». Ça embraye avec Al Cooper qui pose à sa dame la question suivante: «Comprends-tu ce que je veux dire?» Euh... pas tellement.

Il y a Bennie Goodman qui assure que c'est «assez bon pour être conservé». Quoi donc? On refuse de vendre la mèche. Il y a Django Reinhardt qui expose sa Djangology pour faire pièce au discours d'une époque dominée par la hiérarchisation des races et dont les frères gitans ont fait les frais. Après lui, on retrouve Nat King Cole et «son blues du petit matin». Évidemment, il y a Lionel Hampton, qui «s'amuse avec Jarvis». Puis, c'est le tour de Roy Milton qui ausculte, on ne comprend comment, «les blues des numéros».

Il y a T-Bone Walker qui se dit tétanisé par la beauté «de la femme qui marche dans la rue», tout en prenant le soin égoïste de ne pas dévoiler le nom de la rue. Il y a Louis Armstrong qui chante «Chantez-les-bas», en français, sans qu'on sache très bien de quels bas il cause. Ceux de nylon ou les autres? Il y a Illinois Jacquet, Arnett Cobb, Buddy Tate, les souffleurs tendance Texas, Joe Thomas, tendance gros son, Johnny Hodges, tendance paresseuse, Fats Domino, Earl Bostic qui se permet un flamenco, Kid Ory qui témoigne que «les femmes s'enflamment», Tiny Gimes, John Kirby. Albert Ammons, Art Tatum, Amos Milburn, Eddie Durham, Wilbur de Paris et Stuff Smith sont tous de la partie. On devrait dire «de cette fête».

Ce double compact fut publié en 2008. Si on vous en parle aujourd'hui, c'est tout bonnement, tout simplement, parce que c'est du bonheur. Un pur bonheur dans tous les sens du terme.

P.-S.: Il se commande d'autant plus facilement que Frémeaux & Associés ont un représentant à Montréal.