Musique classique - Chopin et ses interprètes

Lundi 1er mars est le jour du bicentenaire de la naissance de Chopin: vous en entendrez parler partout. Mieux vaut écouter sa musique. Voici quelques repères historiques situant Chopin et ses interprètes.

Chopin est né en Pologne en 1810 d'un père français et d'une mère polonaise. C'est un enfant prodige. En 1829, les concerts de Paganini le renforcent dans son désir de devenir le Paganini du piano. Il est une célébrité dans son pays, qu'il quitte en novembre 1830 pour réaliser une tournée européenne et visiter les grands centres musicaux. À Vienne, il apprend le soulèvement de Varsovie contre le pouvoir russe. Son entourage le persuade de ne pas s'en mêler. À l'annonce de la chute de Varsovie, le 8 septembre 1831, il décide de gagner Paris, une ville bouillonnante qui deviendra une terre d'accueil pour les Polonais en exil. Il y demeurera d'octobre 1831 jusqu'à sa disparition en octobre 1849, sans jamais retourner en Pologne.

Paris, capitale du piano

Depuis le début du siècle, tous les regards sont tournés vers Paris. Beethoven en rêve avant de renoncer, outré par Napoléon. Mais tous les grands nés autour de 1810 y passeront: Chopin, Schumann (1810), Mendelssohn (1809) et Liszt (1811). Le mouvement a commencé avec Bellini (né en 1802) et Berlioz (1803) et n'épargnera ni Wagner ni Verdi (millésime 1813, tous deux). Wagner s'y cassera les dents et l'ego, Chopin y sera glorifié. Car, comme l'a écrit Emmanuel Reibel dans l'excellent ouvrage Les Musiciens romantiques (Fayard), «Paris est Sirène, Muse et Méduse à la fois».

Les bouillonnements parisiens sont lyriques (une tradition établie par Rossini, Donizetti et Meyerbeer), orchestraux (Berlioz), mais surtout pianistiques. Paris est une terre de virtuoses: Herz, Thalberg, Kalkbrenner, les Hongrois Heller et Liszt, le Français Alkan et tant d'autres s'y côtoient.

Dans ce Pianopolis — une expression d'Eugène de Mirecourt — «Thalberg est un roi, Liszt un prophète, Chopin un poète, Thalberg un avocat et Kalkbrenner un ménestrel» (Lettres parisiennes du vicomte de Launay, de Delphine Girardin). Le poète du piano, Chopin, admire Kalkbrenner et considère Liszt comme le meilleur pianiste de tous.

Ce Paris des années 1830 est aussi la capitale mondiale de l'amélioration mécanique de l'instrument. Par l'entremise de Kalkbrenner, qui a des parts dans la société de Camille Pleyel, Chopin découvre les pianos Pleyel et leur restera fidèle. Liszt, lui, roule pour Erard. Herz, lui, a créé sa propre manufacture. Les concerts sont légion, car chaque fabricant possède, attenant à la manufacture, une salle de concert.

Dans cet univers concurrentiel, Chopin, de santé fragile, préférera toujours les salons et réunions intimes. «La maladie réelle de Chopin passait aux yeux du monde pour une attitude. Ce jeune malade à pas lents, étranger avec un nom français, fils d'un pays malheureux [...] avait tout pour plaire au public d'alors, et tout cela le servait mieux encore que son talent, parfaitement incompris de ce même public», écrivait Saint-Saëns dans sa préface pour la biographie de Chopin d'Edouard Ganche.

Lucide, le compositeur français écrivait plus loin: «La passion, tantôt débordante, tantôt contenue ou latente, vibre toujours dans ses oeuvres, leur donne cette chaleur intérieure qui les fait vivre d'une vie si intense et que l'on remplace trop souvent par une exécution maniérée, disloquée et par des contorsions qui sont tout le contraire de son style, fait d'émotion et de simplicité du coeur.»

Musique de salon, élans vitaux d'un jeune homme fragile, tout cela, au-delà des partitions, a effectivement donné lieu à pas mal de dérives.

Le fameux rubato, qui modèle les phrases, signifie étymologiquement «voler». Mais, en musique, le temps qu'on vole, il faut le rendre. Comment gérer ce temps, comment jauger ce qui est reflet d'une sensibilité de coeur et ce qui tient de la sensiblerie de pacotille? Tout l'enjeu de l'interprète — et du critique qui commente sa prestation — est là.

Une chose est sûre: Arthur Rubinstein a bien résumé les choses en écrivant: «Chopin l'homme est considéré comme la faiblesse personnifiée. Chopin l'artiste comme un romantique effréné. En somme, il est coutumier de le concevoir comme un personnage efféminé, mais charmant, un frêle solitaire qui transportait son âme mélancolique de salon en salon, comme un artiste maladif en proie à des humeurs changeantes et à une sensibilité morbide, esclave de préoccupations émotionnelles d'une intensité exagérée. Rien ne pourrait être plus faux que cette image.» Il cite la «précision méticuleuse» et «l'économie de moyens» comme des clés interprétatives.

Le maniérisme fait référence aux «grands interprètes» du tournant du siècle avec leurs suspensions dans les phrases, leurs décalages des mains pour illustrer les dessins mélodiques, sans parler de leurs ajouts. Leopold Godowski, Josef Hofmann, Moriz Rosenthal, mais surtout Ignaz Friedman et le coloré Vladimir de Pachmann sont plus ou moins associés à ce style.

Deux hommes donneront, juste avant Rubinstein, un grand coup de pied dans la fourmilière: Sergei Rachmaninov, avec un enregistrement exemplaire de la Sonate funèbre réalisé le 18 février 1930 à New York et, surtout, Alfred Cortot, tenant d'un nouveau regard sur Chopin qu'Alfred Brendel admire pour son «mélange de spontanéité et de parfait calcul». Le disciple le plus connu de Cortot est la comète sublime, le Roumain Dinu Lipatti (1917-1950). Son enregistrement des Valses est insurpassé.

Face à l'universel Rubinstein, resté une référence notamment dans les mazurkas, chaque contrée eut ensuite, dans les années 50 et 60, son «chopinien» d'autorité: Samson François en France; Stefan Askenase en Allemagne; Alexandre Braïlowski aux États-Unis.

Les vrais rocs de la discographie n'ont pas forcément tout enregistré. De Claudio Arrau, il ne faut pas ignorer les Nocturnes, et du Polonais Ivan Moravec, les Préludes et les Ballades. Martha Argerich a été un phare de ces 50 dernières années. Ses Concertos avec Charles Dutoit et l'OSM (EMI) sont un très bon choix. Maurizio Pollini a établi des références dans les Polonaises et les Études, Ivo Pogorelich dans les scherzos et la 2e Sonate.

Parmi les interprètes plus jeunes, le plus bel équilibre de sensibilité et d'économie de moyens me semble avoir été atteint par Alexandre Tharaud dans les Valses et les Préludes. Un coffret Deutsche Grammophon, rassemblant l'intégrale de l'oeuvre du compositeur, vient de paraître. Il est globalement très recommandable.