Johnny Cash - American VI: Ain't No Grave - D'outre-tombe, une voix

Sont-ce là vraiment les derniers, derniers enregistrements de l'homme en noir, tels que gravés dans l'urgence de la mort imminente et la douleur du deuil de la compagne bien-aimée, entre mai et septembre 2003, ces quatre mois d'insupportable délai entre son départ à elle et son départ à lui? Rick Rubin, le gourou barbu d'American Recordings, découvreur des Beastie Boys et instigateur de la série de disques de roots-folk dénudé qui ont sorti le Johnny Cash vieillissant du musée country et l'ont élevé au statut de patriarche intemporel de la vérité crue des choses, ne le dit pas.

On sait tout juste qu'il s'agit de dix titres additionnels provenant des mêmes sessions dont Rubin avait déjà compilé le volume V de la série, A Hundred Highways. Un disque terrible, faut-il rappeler. Un long râle, une supplique, une souffrance. La voix en charpie, le souffle court, la faucheuse déjà à l'oeuvre. Ce n'est pas le cas cette fois, d'où la question du début. Pour dire ça crûment, si la mort est encore le sujet de prédilection, l'interprète est nettement moins mourant. On comprend que Rubin avait réuni les agonisantes pour A Hundred Highways. Celles qui avaient un pied dans la boîte, exprès. Pour que ça tue. Et ça tuait.

Ici, les quelques prises manifestement fragiles — la chanson-titre qu'on dirait ramenée d'outre-tombe, la titubante ballade hawaïenne Aloha Oe, la très endommagée I Don't Hurt Anymore — n'empêchent pas la forte impression d'ensemble: le Johnny Cash qui téléphonait à Rick Rubin les jours où il avait la force d'enregistrer ses pistes de voix connaissait encore de bons jours. Des jours du Johnny Cash d'avant. Timbre ferme, trémolo intact, basses dans le béton, ou peu s'en faut. Écoutez Cool Water, For the Good Times, Satisfied Mind: elles ont le tonus de la vie qui bat. Vitales et vibrantes.

De sorte que ça fait moins d'effet. En tout cas, pas tout le temps autant. La réalisation digne et sobre de Rubin — des guitares, de l'orgue, parfois un bel habit orchestral — confère à l'album la même sombre majesté que les précédents, mais on a moins la mort en face. La mort redevient ce propos abordé cent, mille fois dans le vaste catalogue Cash, le pain et le beurre des musiques de racines. For the Good Times n'est pas funéraire: «life goes on», chante Johnny avec toute la tendresse du monde, mais jamais faiblement. C'était autre chose sur A Hundred Highways quand il égrenait I'm So Lonesome I Could Cry, tel un chapelet lui glissant entre les doigts. On touchait à la mort.

Ce qui serait pour n'importe quel autre artiste le disque le plus extraordinairement pertinent d'une vie prend la place qui lui revient dans la série des American Recordings de Johnny Cash. Une place complémentaire. Ain't No Grave est certes essentiel, les six volumes le sont, mais si j'ose dire, moins grave.

Johnny Cash: Ain't No Grave


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AMERICAN VI: AIN'T NO GRAVE
Johnny Cash
American Recordings - Universal