Agnès Jaoui fait ce qui lui chante

La chanteuse, comédienne, scénariste et réalisatrice, Agnès Jaoui, a commencé à apprendre le chant adolescente alors qu’elle étudiait au conservatoire.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir La chanteuse, comédienne, scénariste et réalisatrice, Agnès Jaoui, a commencé à apprendre le chant adolescente alors qu’elle étudiait au conservatoire.

Dès les premières notes, on découvre une voix grave, posée. Les mots s'envolent en espagnol. C'est la première chanson de Dans mon pays, le second disque de la comédienne et chanteuse Agnès Jaoui, qui en présentera d'ailleurs les pièces en spectacle ce soir et tout le week-end à la Place des Arts de Montréal, dans le cadre du festival Montréal en lumière.

C'est une autre Agnès Jaoui que l'on entend ici: une Agnès détendue, sensuelle, très loin de la cérébrale angoissée et ironique que l'on retrouve dans ses films. «Au cinéma, je ne suis pas dans la séduction, dans la sensualité», confie-t-elle en entrevue à Montréal, où elle est arrivée cette semaine avec ses deux enfants, en prévision du spectacle.

Le chant depuis l'adolescence

Chanteuse, comédienne, scénariste et réalisatrice se côtoient pourtant depuis longtemps chez Agnès Jaoui, qui a commencé à apprendre le chant adolescente, alors qu'elle étudiait au conservatoire. Depuis elle n'a pas cessé de chanter, le chant classique comme le fado ou la bossa-nova, dans les églises et dans les bars. «Je chantais de façon privée», dit-elle simplement.

Déjà, au conservatoire, le chant, qui l'éloignait des évaluations basées sur la simple apparence, la posait, la reposait. Mais la carrière de chanteuse classique, qu'elle a considérée un certain temps, l'affolait. «Cela m'apparaissait comme un sacerdoce. Une carrière au cours de laquelle il ne fallait ni boire ni fumer. Même si je ne fumais pas à ce moment-là... En fait, j'ai commencé à fumer alors que tout le monde arrêtait», dit-elle. On ne s'en plaint pas. Sa voix parfois rauque séduit.

C'est avec son premier disque, Canta, qu'on avait découvert la chanteuse en Agnès Jaoui. Un disque tout en espagnol et en portugais, mêlant le fado, la bossa-nova, la cancion, le boléro. Les chansons tristes, mélancoliques la réconfortent, dit-elle.

Plus loin

Avec Dans mon pays, Agnès Jaoui va plus loin. Elle s'est même risquée à écrire deux textes de chansons en français, Mon pays, et Sur le pont de l'Alma Mia, une chanson bilingue qui a des accents de Brassens. «Comment dit-on "coup de foudre" en espagnol», y demande-t-elle?

Dans ces deux chansons, elle fait donc l'apprentissage du métier de parolière. «J'assume ces deux chansons», dit-elle, en ajoutant tout de même qu'il lui faut encore apprendre à maîtriser cet art de l'écriture. «Il m'est plus facile de parler d'amour en espagnol qu'en français», ajoute-t-elle d'ailleurs. Comme si les langues autres que la sienne la libéraient, la déliaient. Formée d'abord au chant classique en italien et en allemand, elle confirme que le français a une autre texture, difficile d'ailleurs à pratiquer pour les chanteuses classiques.

Au cinéma comme en musique, Agnès Jaoui aime agir en équipe. Alors qu'elle travaille en ce moment à un nouveau film avec son conjoint Jean-Pierre Bacri, elle présente ici des duos, avec Roberto Gonzales Hurtado, avec Bonga, avec Dimas md, avec Antoine «Tato» Garcia.

«Ce qui est merveilleux avec la musique, c'est qu'on peut en faire avec des gens de partout», dit-elle, qu'elle que soit la langue parlée. Sur le disque, elle intègre d'ailleurs des commentaires de travail d'elle-même et de ses musiciens, et aussi une petite exclamation d'enfant «¡Cuando me faltas tù mama!». On devine la famille tout près. Sur scène, elle promet aussi une présence marquée de forts enchaînements.

Coup de foudre cubain

C'est il y a 14 ans qu'Agnès Jaoui a fait la connaissance du guitariste Roberto Gonzalez Hurtado, alors qu'elle visitait Cuba pour la première fois. Entre elle et le pays, c'est une sorte de coup de foudre, une impression d'appartenance qu'elle ne s'explique pas. Quant au Brésil, elle est depuis longtemps conquise par sa musique, la bossa-nova en particulier. C'est aussi le pays où elle a adopté ses deux enfants.

À la Place des Arts, Agnès Jaoui promet par ailleurs d'entamer le spectacle avec une chanson de Barbara, qu'elle admire profondément. Et elle n'entend pas arrêter là son audace et son exploration.

Déjà, dans son prochain spectacle, qui sera présenté en France, elle compte présenter une première partie de chant classique. Lorsqu'on lui demande pourquoi elle a gardé si longtemps privée cette partie de sa vie, Agnès Jaoui évoque son malaise du fait que tant de comédiennes se mettent à chanter: une sorte de gêne quant à l'injustice qui veut que les vedettes aient immédiatement l'attention des médias, alors que tant de gens de talent travaillent longtemps dans l'ombre sans jamais recevoir la reconnaissance du public. C'est un thème qu'elle a d'ailleurs abordé avec brio dans l'un de ses films: Comme une image. Aujourd'hui, pourtant, Agnès Jaoui, décomplexée, fait tout ce qui lui chante, du classique au fado. Avec un talent qu'on ne lui soupçonnait pas.