Eric Clapton et Jeff Beck au Centre Bell - Dieux par deux rassemblés

Ça allait être de l'ordre du rêve éveillé pour des milliers de fans du blues britannique de la grande époque lorsque Jeff Beck rejoindrait Eric Clapton lundi soir sur la scène du Centre Bell pour la portion commune du spectacle de leur minitournée Together and Apart. Ça allait être à se pincer au sang, tellement ça se pourrait pas: messieurs les mythiques, divinités vivantes du maniement de manche, deux historiques ex-Yardbirds en présence l'un de l'autre avec 11 486 témoins pour en témoigner. Ça allait être quelque chose.

C'était quelque chose. Quelque chose d'autre. Clapton et Beck, moins l'émoi. Pas énervés, les compères. Pas du tout stupéfiés par le fait de jouer ensemble. Pas mécontents non plus. On se fait un p'tit blues de Muddy Waters? Little Brown Bird? D'accord. Vas-y Jeff, c'est ton solo. J'ai fini, à toi Eric. Cette ambiance-là. Solos fabuleux, assurément, mais sans que ça sue. La virtuosité tranquille.

Tout le contraire d'un autre doublé de choc, mémorable match Elton John-Billy Joel au même Centre Bell l'an dernier. Deux showmen qui se livraient bataille à coups de succès. C'était à qui soulèverait la place. Lundi, c'était plutôt le meeting de l'amicale des guitaristes. Pas question pour Beck de faire le Duane Allman dans Layla et de se livrer à un duel de solos de guitare avec Clapton. C'est la version unplugged de Layla qui a été préférée, jouée tôt dans la portion de Clapton. La version tranquille.

Ça faisait un drôle de show de Centre Bell. Très Wilfrid dans le genre. Écoute recueillie. Foule assise et admirative. Quelle maîtrise, ce Beck! Quelle retenue, ce Clapton! On aurait dit qu'ils faisaient exprès de ne pas s'exciter l'un l'autre, des fois que ça nous exciterait. Le minimum de grands succès. Beck n'a pas fait son Beck's Bolero, ni Cause We've Ended Like Lovers. La liste des absentes de Clapton est longue: ni Wonderful Tonight ni After Midnight, rien de Cream sauf Crossroads, rien de Blind Faith, et bien évidemment rien des Yardbirds, sinon You Need Love, chouette R'n'B à la Yardbirds, jouée avec Beck. Un cadeau.

Et séparément? La portion de Beck, en ouverture, était la plus intéressante. Les titres du nouvel album Emotion and Commotion, donnés avec un grand orchestre de cordes et de cuivres, fascinaient par le mariage de la guitare et des violons: la version de Nessun Dorma était immense. Sa relecture de A Day in the Life, immortelle des Beatles, lui a valu la seule ovation debout de la soirée. La portion de Clapton était aussi irréprochable que sans histoire. Jeu serré des vétérans musiciens, solos du meilleur goût, rien ne dépassait d'un poil. Même les rares tubes du segment, I Shot the Sheriff et Cocaine, se signalaient moins par leur familiarité que par leur impassibilité. Rien à dire, rien à redire.

C'était un spectacle dont l'intérêt était révélé par le choix des plans sur les écrans géants. Rien que les guitares, les mains, les doigts. Rarement ai-je si peu regardé la scène et autant les écrans: tout se passait là. Tout dans les mains. Pas de magie, rien de divin. Des maîtres à l'oeuvre, et rien de plus. Mais rien de moins.