Kent Nagano - Faire table rase des habitudes

Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir

Cela fait trois ans et demi que Kent Nagano est directeur musical de l'Orchestre symphonique de Montréal (OSM). Son mandat prendra fin au milieu de l'année 2012 et un renouvellement est en cours de renégociation. Comment voit-il la tâche accomplie et celle restant à accomplir? Entretien pour un bilan à mi-mandat.

Le souhait de rester

À la porte du bureau de Kent Nagano, un trophée que bien des Québécois devraient lui envier: un vrai chandail du Canadien à son nom. Il lui a été offert lors de la soirée Les Glorieux, l'opération séduction la plus réussie et la plus en vue de ses quatre saisons à la tête de l'OSM, avec, à la clé, une reprise au Centre Bell devant 12 000 personnes en avril dernier. Pas de doute, Kent Nagano a repositionné l'OSM comme un acteur majeur de la vie montréalaise.

Nous avons rencontré Kent Nagano après les sessions d'enregistrement de la Symphonie héroïque de Beethoven pour Sony-BMG. Montréal avait voulu voir en lui un chef plus cool que nature, un gars de la Californie qui fait du surf. Le Kent Nagano avec lequel nous avons discuté est en phase de germanisation avancée; il réfléchit à des concepts profonds, cite Nietzsche... Il se réjouit d'ailleurs de ses progrès dans la langue de Goethe — «pour la première fois dans ma vie je deviens "fluent" en allemand, je peux même redécouvrir certaines poésies, certains textes que je ne connaissais qu'en traduction.»

On le sent aussi bien installé ici. Kent Nagano a déjà intégré la future salle à ses perspectives artistiques et esthétiques. Mais pour en profiter, il lui faudra un renouvellement de mandat. «Nous sommes en pleine discussion. Si j'en dis plus, Madeleine Careau [chef de la direction de l'OSM] va me frapper! Mais je suis très optimiste.» L'objectif est clair...

La nouvelle salle permettra de pousser plus loin le développement de l'orchestre. Le chef prend pour exemple le contrôle des dynamiques. «Forte ne signifie pas bruyant et piano n'est pas forcément synonyme de doux. Dans la salle Wilfrid-Pelletier, en raison de la diffusion du son et du bruit de la climatisation, il est difficile d'encourager l'orchestre à explorer une vraie gamme de nuances. Apprendre à jouer ppp mais aussi fff, un fff qui ne soit pas dur et agressif. En allemand, il y a cet adjectif, weich [doux], qui, appliqué au triple forte symbolise la différence entre force et puissance, notamment chez Bruckner. J'ai décidé de travailler sur l'expression des ppp, même si à Wilfrid-Pelletier certains auditeurs entendent autant de climatisation que de son. Dans la nouvelle salle, tout ce que nous avons travaillé va faire sens et s'imposer de manière logique, organique.»

La revanche de papa Haydn

Autre effet anticipé du nouvel eldorado acoustique: un rééquilibrage du répertoire. «J'ai dirigé Haydn ici, mais c'est très dur de créer l'humeur, la fantaisie, la danse», résume Kent Nagano. On va trouver dans les nouveaux lieux «une tradition Haydn, une nouvelle rencontre avec Mozart, mais aussi C.P.E. Bach, Stamitz et ce glorieux répertoire», qui «ne fonctionne pas» dans la salle actuelle.

Le contrôle artistique et esthétique est un thème récurrent et apparent dans les réflexions du chef. Ainsi, l'idée de programmer Ein Heldenleben (Une vie de héros) de Richard Strauss provenait d'une constatation à la consultation des archives: «J'ai vu que cette oeuvre avait été programmée fréquemment ici, mais avec très peu de répétitions, juste pour faire "ka-boum, ka-boum". Pour ma part, je voulais que le public puisse sentir la dimension tragique du héros. Quand quelqu'un devient un héros, ce n'est pas forcément un cadeau!»

C'est donc à cette partition qu'a été associée la création des Glorieux, oeuvre de François Dompierre sur nos héros modernes: les hockeyeurs. Kent Nagano est l'homme qui peut faire un raccourci de Nietzsche («j'ai relu les citations de Nietzsche qui ont occupé Strauss au moment de la composition d'Ein Heldenleben») à Guy Lafleur, rappelant que ce dernier a vécu beaucoup de choses difficiles dans sa vie personnelle. Pour ce qui est de comprendre le Québec, Kent Nagano a plus de flair que Clothaire Rapaille!

Des acquis

Kent Nagano s'est aussi penché sur la programmation d'oeuvres canadiennes. «Je me suis aperçu qu'il y avait une sorte de quota non écrit en la matière amenant à programmer des oeuvres juste parce que le compositeur était canadien. J'ai voulu changer la perspective. Nos commandes ont été des contrepoints ou des éclairages de programmes que je dessinais dramaturgiquement. Ainsi, le Concerto pour orchestre d'Ana Sokolovic s'inscrivait dans un programme sur l'idée de révolution.» Assurément, ces profondes pensées mériteront d'être mieux expliquées aux auditeurs à l'avenir...

Quels sont les acquis dont Kent Nagano est le plus fier dans le développement de la personnalité de l'OSM? «L'enregistrement de la Symphonie héroïque nous permet un regard rétrospectif et prospectif. Dans tout l'orchestre, mais principalement chez les cordes, il y a une évolution impressionnante dans l'élargissement du vocabulaire: palettes de sons, de tons, de couleurs, d'articulations et de dynamiques. J'observe aussi une habileté supplémentaire dans l'expression poétique: dolce peut vouloir dire une infinité de choses, tout comme cantabile, selon les époques et les répertoires. L'habileté à s'exprimer à travers la musique est devenue plus flexible et plus variée.»

Pour la présente saison, Kent Nagano avait eu le mandat de «permettre la stabilisation financière de l'orchestre». Il y a vu l'occasion de travailler davantage Bach, Mozart et Beethoven, lui qui refuse la confusion entre «habitudes et tradition». Pour lui, «la tradition reflète une identité, des valeurs partagées identifiables». Faire table rase des habitudes est une nécessité, c'est «retourner aux sources du compositeur; s'intéresser aux recherches de la pratique historique; revenir aux éditions Urtext et se poser la question de savoir si ce qu'on a fait depuis un quart de siècle reste pertinent». Conséquence pratique: «Depuis mon arrivée, nous avons changé pas mal de matériel d'orchestre. Une large partie de notre bibliothèque a évolué.»

L'identité de l'orchestre aussi: c'est la quatrième oeuvre de Beethoven en autant d'années que l'OSM enregistrait la semaine passée. Avant cela, le compteur était resté à zéro pendant trois quarts de siècle!
2 commentaires
  • Ivan Jobin - Inscrit 20 février 2010 11 h 43

    Kent

    S’il est un qui glorifie le QUÉBEC et particulièrement Montréal, c’est bien Kent Nagano. C’est un chef d’orchestre digne des grands de ce monde et nous avons la chance, que dire l’honneur de l’avoir des nôtres. Bravo et ne nous quittez pas.

  • Michel Dion - Abonné 20 février 2010 16 h 58

    Bien triste nouvelle

    Celui, qui nous fait subir depuis trop longtemps sa fascinante exploration de l’insignifiance, nous cite Nietzche, maintenant! Il aura beau cogiter sur les valeurs du triple piano dans sa nouvelle salle en ppp, il ne restera, j’en ai bien peur, qu’un répétiteur méticuleux, peu musicien et surtout intellectuellement superficiel. Si des musiciens géniaux ont pu opposer à la tradition des interprétations convaincantes, ce n’est certainement pas le cas de Kent Nagano.
    Au sortir de certains concerts, on se dit que deux ou trois chefs québécois auraient pu faire mieux, et nous épargner ces concepts farfelus qui appartiennent plus au monde du show-business qu’à celui de la musique.
    Seul un esprit confus ou un parfait inculte a pu, entre autres choses, mêler le général Dallaire, la Révolution française, le génocide du Rwanda à une exécution de la cinquième de Beethoven où il a gommé toute humanité. Un disque qui, pour la réputation de l’orchestre, n’aurait jamais dû paraître. Voilà, il nous prépare la suite! Est-ce que cela doit devenir la nouvelle identité de l’orchestre?
    Dommage pour lui, son Eine Heldenleben était moins intéressant que tout les « kaboum, kaboum » entendus depuis quarante ans.
    Le renouvellement de son contrat est une aberration, l’OSM n’ira nulle part avec ce chef ennuyeux et narcissique. La programmation de cette saison nous a prouvé, encore une fois, que ça n’allait pas très bien « dans la tête de Nagano ».

    Montréal mérite mieux!