Concerts classiques - Super clavecin ou orgue sans souffle?

La Chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours était remplie jusqu'au dernier rang, vendredi soir, de mélomanes curieux venus entendre en grande première la reconstitution par le talentueux facteur Yves Beaupré d'un clavecin à pédalier, instrument en usage au début du XVIIIe siècle, mais dont il n'existe plus d'exemplaire d'époque.

M. Beaupré n'est pas le seul à s'être intéressé à la reconstruction d'un modèle de clavecin à pédalier. Il s'agit ici d'une superposition de l'instrument appartenant à Luc Beauséjour, datant de 1998, et d'un clavecin posé au sol et actionné par des pédales. Ce dernier comprend 27 notes, 2 jeux (8 et 16 pieds) et la possibilité d'actionner par une manette un jeu luthé (plus doux).

Luc Beauséjour a fait la démonstration des mondes sonores ouverts par cette possibilité dans le choral Vater unser im Himmelreich de Georg Böhm. Ce fut un intense moment de poésie sonore, puisque l'interprète, au clavier, avait recours à la fois au jeu «normal» et au jeu luthé. C'est dans ces expériences sonores que le clavecin à pédalier donne le meilleur de lui-même: en élargissant la palette des couleurs et, surtout, en ajoutant une assise grave, admirable dans la résonance ultime de Wie schön leuchtet der Morgenstern de Pachelbel, l'un des choix les plus heureux de Beauséjour.

S'il sonne comme un «super clavecin», il faut tout de même remarquer que le clavecin à pédalier n'a pas généré de répertoire spécifique et que son emploi principal est celui d'instrument d'étude pour organistes, un succédané domestique d'orgue. De brefs mais clairs éclaircissements de Jean-Simon Robert-Ouimet ont permis de rappeler que les organistes, avant l'invention de l'électricité, avaient besoin de personnel pour actionner la soufflerie. Le clavecin à pédalier leur permettait d'échapper à cette dépendance.

Les partitions jouées vendredi furent donc, logiquement, des oeuvres d'orgue. Dans la première moitié du concert, on sentait parfois Luc Beauséjour achoppant sur la ligne musicale, comme contraint dans son élan musical. Ce fut patent dans le Prélude et fugue en do majeur de Bach et, surtout, Aus tiefer Not, partition pâtissant au premier chef de l'absence de souffle. Le côté «tief» (profond) de la respiration et de l'éloquence de ce choral ne ressort pas sur cet instrument. Il en va de même pour tout ce qui est grandiose.

Le plaisant clavecin à pédalier, dont les ressources sont employées au mieux dans le répertoire méditatif et la clarification d'un contrepoint serré, est plus une curiosité qu'une révélation.

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CLAVECIN EN CONCERT
«Le Clavecin à pédalier». J.-S. Bach: Prélude et fugue en do majeur BWV 545; Choral «Aus tiefer Not...»; Toccata et fugue en ré mineur BWV 565; Fugues I et VIII de L'Art de la fugue; Choral du veilleur; Passacaille en do mineur BWV 582. Pachelbel: Choral «Vom Himmel hoch». Buxtehude: Wie Schön leuchtet der Morgenstern; Fugue en do majeur BuxWV 174. Böhm: Choral «Vater unser im Himmerreich». Luc Beauséjour (clavecin à pédalier). Chapelle Notre-Dame de Bon-Secours, vendredi 12 février 2010. Diffusion sur Espace Musique le 6 mai.