Jazz - Les continents de Caratini

Le manche de la contrebasse de Patrice Caratini se termine par une sculpture représentant le lion. Fonction? Roi des animaux. Lieu de résidence? L'Afrique. On introduit le sujet du jour en évoquant le continent où est né le premier homme bien avant que les dieux soient conduits sur les fonts baptismaux, parce que le nouvel album de Caratini, c'est d'abord et avant tout des légendes empreintes de géographie. De génie des lieux. Paru sur étiquette Le Chant du monde, l'album en question s'intitule Latinidad.

Pour bien souligner les qualités chatoyantes de Latinidad, un recours à l'histoire s'impose. Bon. À la fin des années 40, Dizzy Gillespie s'acoquina avec des percussionnistes cubains, dont le célèbre Chano Pozo, pour mieux s'initier à des rythmiques conçues pour ponctuer des rites. Ce compagnonnage eut pour résultat deux thèmes toujours appréciés: Tin Tin Deo et Manteca. Et alors? Caratini les reprend à son compte.

Après Dizzy, Randy Weston et Art Blakey se sont appliqués à l'étude des gammes africaines, des instruments inventés, là aussi, pour rythmer des rites, des croyances, des espérances, des requêtes déposées aux pieds des dieux et dées-ses. Après eux, les membres de l'Art Ensemble of Chicago, Julius Hemphill, Chico Freeman et Muhal Richard Abrams, ont mené leur quête sur les rives du Niger et au sommet du Kilimandjaro.

De ces aventures où les rythmes de l'Afrique furent transformés par les esclaves et descendants d'esclaves tout en se fondant dans divers rituels, Caratini a fait son miel. Mais à son tour il a ajouté un petit quelque chose. Là où, par exemple, Hemphill se fit l'ethnologue des Dogons, lui s'est fait l'ethnologue d'une partie de l'Amérique du Sud. Et comme c'est un chic type, il explique.

Dans le livret qui accompagne l'album, il écrit, à propos de sa composition Alaro De Yemaya: «Pour les Yoruba, Yemaya est la divinité des océans, voies empruntées par les caravelles des conquistadors, les bateaux négriers des trafiquants de bois d'ébène et les Mayflower des migrants.» À propos de Sosiego, une autre de ses compositions, il précise: «C'est un blues entremêlé d'interludes, qui se développe sur deux rythmes: Eni Alado, dédié à Chango, dieu des batas, et egun, rythme des morts qui permet de dialoguer avec les ancêtres.» Et ainsi de suite.

En clair, avec Latinidad, Caratini prolonge à sa manière les travaux amorcés par Dizzy Gillespie, poursuivis par Weston, l'Art Ensemble of Chicago et consorts. Autrement dit, après avoir suivi leurs traces de l'Afrique à Cuba, le contrebassiste et chef d'orchestre a exploré l'Amérique du Sud pour découvrir, comprendre et maîtriser l'alchimie faite de rythmes lointains et de folklores, de cultures indiennes.

Musicalement, cet album est une réussite totale, voire hors du commun. On voyage à l'ombre des chaleurs pour mieux goûter le sel, les épices de pièces écrites de sa main ou de celle de Gillespie. L'interprétation de ces morceaux est magistrale. À noter que, pour mettre en relief le tout, Caratini a fait appel à trois percussionnistes sud-américains. Latinidad est un album d'autant plus remarquable qu'il est singulier. Il se démarque de la masse.

En rafales

- À noter, trois fois plutôt qu'une, que le contrebassiste Adrian Vedady se produira le 14 février prochain à L'Astral avec un invité qui est la contradiction du deux de pique: l'immense pianiste Marc Copland. Soit dit en passant, sur son site Copland propose un album enregistré en compagnie de Drew Gress à la contrebasse et le fin Bill Stewart à la batterie. À L'Astral à compter de 19h. Prix du billet: 16,50 $.

- Dans sa parution courante, Jazz Magazine/JazzMan propose un petit quelque chose digne de mention: la réédition d'un long texte qu'Yves Salgues avait consacré à Django Reinhardt il y a 50 ans de cela. Les amateurs du guitariste manouche devraient beaucoup apprécier. Prix: 9,50 $.