Musique classique - L'OSM auf Deutsch et in English

Le pianiste Till Fellner
Photo: Ben Ealovega / colbert artists Le pianiste Till Fellner

Mardi 16 février paraît le nouveau disque de l'Orchestre symphonique de Montréal et Kent Nagano: les Concertos pour piano n° 4 et n° 5 de Beethoven avec en soliste Till Fellner. L'éditeur, ECM, est allemand. Le livret aussi! Commentaire en avant-première.

Kent Nagano veut montrer au monde musical que l'Orchestre symphonique de Montréal ne doit pas être réduit au répertoire français et russe. Après la 5e Symphonie et Egmont de Beethoven, après Le Chant de la terre de Mahler, retour à Beethoven, avec les Concertos pour piano n° 4 et n° 5.

Le partenaire, cette fois, n'est pas Sony Classical ou Analekta, mais ECM, un éditeur munichois. Le disque sort au Canada mardi prochain, mais le distributeur Universal compte bien pouvoir en acheminer des exemplaires dès lundi chez Archambault à la Place des Arts, là où Till Fellner et Kent Nagano se produiront.

Pas un mot en français

À la salle Wilfrid-Pelletier, Till Fellner et Kent Nagano interpréteront le 1er Concerto pour piano de Beethoven, mais celui-ci ne sera pas enregistré. Kent Nagano caressait le rêve de réaliser une intégrale, ECM attendait de voir les ventes du premier volume avant de s'engager. Comme le dit le service des communications de l'orchestre: «Pour l'instant, aucune date n'est fixée à court ou moyen terme, mais la porte reste ouverte pour compléter éventuellement le cycle.» Ceci explique sans doute l'absence d'un concert Beethoven-Fellner-Nagano dans le programme de la saison 2010-11, qui sera dévoilé prochainement.

ECM veut donc voir des résultats probants. Pour cela, il faudrait mettre tous les atouts de son côté et comprendre que le premier marché d'un disque de l'OSM, c'est le Québec. Or venir vendre un disque de l'OSM au Québec sans le moindre mot en français dans la notice est une honte et une insulte.

Oui, vous avez bien lu: le livret du nouveau disque de l'Orchestre symphonique de Montréal ne contient pas un seul mot de français! L'explication des oeuvres est auf Deutsch et in English only.

Si vous pensez qu'un Allemand a bien le droit de faire ce qu'il veut chez lui, sachez quand même que l'OSM a payé les coûts artistiques de l'enregistrement, ECM assumant la production et la distribution. Partenaire dans ces projets de rayonnement médiatique international, la Ville de Montréal a récemment accordé une rallonge budgétaire. Ces soutiens majeurs expliquent, à la page 20 de la notice — la dernière —, la présence des logos de l'OSM et de la Ville de Montréal.

Pour 100 000 $ — ce que coûte à peu près l'enveloppe artistique de la prestation d'orchestre — pourrait-on relire la notice et avoir un droit de regard sur un produit qui diffuse l'image d'une grande métropole francophone, monsieur ECM?

L'orchestre nous a assuré que «l'OSM n'a pas approuvé la pochette ni le livret avant l'impression, à l'exception de certains crédits». En ses termes, l'orchestre avait «tenu pour acquis que le livret serait bilingue». Il l'est: allemand-anglais!

Son et musique

Les noms de Keith Jarrett et d'Arvo Pärt sont indissociablement liés à l'histoire d'ECM, abréviation d'Edition of Con-temporary Music. ECM New Series est un label très chic, au look très léché, qui a réussi à rallier un public ouvert à divers genres de musiques.

Il est aussi réputé pour ses prises de son. On n'en est que plus surpris par l'étrange bruit, du genre soufflerie, qui s'impose avant même que le piano n'attaque le 4e Concerto. La chose convient d'être mentionnée à l'intention de ceux qui écoutent leurs disques au casque ou sur une chaîne audio performante. Ils risquent d'être surpris. Si vous écoutez le disque sur une chaîne compacte, en voiture ou sur un baladeur, cela ne devrait pas vous gêner.

Une fois que la musique commence, le souffle s'oublie et la qualité artistique s'impose. D'abord parce que, musicalement, l'enregistrement est remarquable. Le piano est très présent et bien réglé; l'orchestre s'inscrit dans un espace vaste et agréablement réverbéré. Il y a un petit effet de loupe sur les bois (flûte, notamment), plus proches que dans une balance naturelle, en salle. Mais comme il s'agit des «vedettes» de l'orchestre, on ne s'en plaindra pas.

Classicisme élégant

Till Fellner est un partenaire de choix pour Kent Nagano. Il fait partie de ces artistes qui ont un «plus». Chez Fellner, c'est la touche d'élégance. L'apport artistique de cet émule d'Alfred Brendel se niche dans d'infimes détails qui permettent d'apprécier ses prestations à plusieurs niveaux de lecture, du plaisir immédiat à une écoute attentive à chaque appui, chaque dosage, chaque attaque et chaque trille. Cette approche est relayée idéalement par un piano jamais trop sonore, comme chez Brendel. Le bijou, choisi par Fellner chez Steinway, avait été amené de New York et réglé par les spécialités du fabricant.

Et cela s'entend. Il y a, notamment dans le 1er mouvement du 4e Concerto, une sorte de nacre, dans ce toucher perlé qui crée des ondoiements dans les ribambelles de dou-bles croches. La couleur de l'orchestre, avec des bois un peu saillants, est très judicieuse. On peut dire que Fellner et Nagano sont sur la même longueur d'onde.

La légèreté et le raffinement post-classique de Fellner font le prix du disque. Ceux qui aiment et connaissent vraiment le piano devraient savourer ce Beethoven comme une création culinaire au Laurie Rafaël ou à l'Europea.

Les mouvements lents sont d'intéressants sujets de débat. Le deuxième mouvement du 4e Concerto n'est pas une lutte titanesque, mais une compétition feutrée et presque complice. Dans le volet central de L'Empereur, Fellner fait imperceptiblement avancer le mouvement dans un chant éperdu. C'est du très grand art, qui méritait autre chose qu'un rumble de soufflerie en arrière-plan.

Le projet Beethoven-Fellner-Nagano apporte en effet une poésie pianistique et un degré de raffinement utile dans un univers musical qui privilégie en ce moment la trituration, une prétendue authenticité musicologique ou la brutalité.

De nombreuses intégrales récentes ou en cours peuvent être surpassées par celle-ci, si elle arrive à terme. Pletnev (DG) et Mustonen (Ondine) ont lancé de la poudre aux yeux, de même que Kissin-Davis (EMI), inutile festival de coups de pattes.

François-Frédéric Guy et Philippe Jordan (Naïve) sont chambristes, mais secs et irréguliers, de même que Brautigam-Parrott (Bis), dont on attend L'Empereur, mais dont le 4e Concerto est effrayant. Barry Douglas (Satirino) est un non-événement.

La récente intégrale, noble et classique, de Richard Goode-Ivan Fischer (Nonesuch), et les Concertos n° 1 à n° 4, décapants dans le genre «historiquement informé», de Boris Berezovski et Thomas Dausgaard (Simax), balayent tout ça.

Mais, au fond, depuis le roc musical gravé il y a dix ans par Mitsuko Uchida et Kurt Sanderling (Philips), une seule proposition musicale s'est vraiment imposée: l'intégrale lumineuse, mordante et pétillante d'invention de Yefim Bronfman et Davis Zinman à Zurich (Arte Nova).

En concurrence directe avec Goode-Fischer, Till Fellner et Kent Nagano apportent une distinction et un raffinement qui méritent qu'on les laisse continuer le parcours. En y mettant la manière, cette fois.

***

BEETHOVEN

Concertos pour piano et orchestre n° 4 et n° 5. Till Fellner (piano), Orchestre symphonique de Montréal, Kent Nagano. ECM 2114 (distr. Universal). En vente le 16 février.

1er Concerto en concert à la Place des Arts, lundi 15 et mardi 16 février.
1 commentaire
  • Louis-Philippe Bourgeois - Abonné 13 février 2010 07 h 06

    OSM ou MSO

    Je ne peux pas avoir bien lu:
    "Oui, vous avez bien lu: le livret du nouveau disque de l'Orchestre symphonique de Montréal ne contient pas un seul mot de français! L'explication des oeuvres est auf Deutsch et in English only."
    INCROYABLE!