OPERA à Montréal: 30 ans d’histoire tourmentée

Samedi prochain, 30 janvier, la première représentation de Tosca de Puccini marquera les 30 ans de l’acte de naissance de l’Opéra de Montréal. Si une telle institution n’a «que» trente ans, c’est parce que l’histoire de l’art lyrique à Montréal est assez tumultueuse...

Selon l’Encyclopédie de la musique canadienne, la naissance de l’Opéra de Montréal (OdM) a été annoncée le 5 février 1980. La première représentation, Tosca, le 7 octobre 1980, était dirigée par Charles Dutoit. Dans une mise en scène de Jean Gascon et des décors et costumes de Robert Prévost, Nicole Lorange était Tosca, Luis Lima chantait le rôle de Mario Cavaradossi et Garbis Boyagian incarnait le méchant Scarpia. Robert Savoie, qui, avec Joseph Rouleau, avait mené le combat menant à la création de cette nouvelle institution, s’était vu confier le rôle du sacristain.
Meyerbeer et Wagner à la pelle
C’est probablement au Théâtre royal ou Royal-Molson, construit par John Molson à l’endroit de l’actuel Marché Bonsecours, que furent organisées les premières saisons lyriques. D’après les précieuses recherches de Gilles Potvin et Mireille Barrière, des troupes venaient, en 1840 et 1843, y présenter des ouvrages de Mozart, Auber, Rossini ou Bellini.
Après la démolition du Royal-Molson, en 1844, lesdites troupes se replièrent sur le Royal-Hayes, au square Dalhousie, puis sur le Royal-Côté, entre 1852 et 1913. La troupe la plus influente de la seconde moitié du XIXe siècle, celle de l’Italien Luigi Arditi, était active non seulement à Montréal, mais aussi à Toronto.
La fameuse Emma Albani (1847-1930), native de Chambly, fut la grande diva de la fin de siècle. Après avoir mené carrière en Europe, elle chanta La Traviata et Lucia di Lammermoor en 1890 à l’Académie de musique de Montréal, une salle de 2000 places détruite en 1910 pour permettre l’agrandissement du magasin Eaton! Albani revint en 1892 pour Lohengrin et Les Huguenots, des opéras que Montréal ne peut plus se permettre aujourd’hui…
Le tournant du XXe siècle est l’heure de gloire de l’opéra à Montréal, avec la création d’une compagnie locale, l’Opéra français (1893-96), puis la concurrence entre des troupes de Paris et de la Nouvelle-Orléans. À cette époque on entend La Juive d’Halévy, Sigurd de Reyer, Mireille de Gounod ou Robert le Diable et L’Africaine de Meyerbeer! Qui dit mieux? Et ce n’est pas fini…
La Compagnie d’Opéra de Montréal, qui ne vécut hélas que trois ans (1910-13), créa Tosca au Canada. La Montréalaise Louise Edvina (1878-1948), star du Covent Garden de Londres, chantait Tosca; Wilfrid Pelletier était… pianiste-répétiteur! Ces représentations se donnaient au His Majesty’s de la rue Guy, une salle qui vit en 1914 la Quinlan English Opera Company présenter la Tétralogie de Wagner et plusieurs autres opéras du compositeur allemand. On croit rêver…

Disette
Comme l’a écrit Gilles Potvin: «La Première Guerre mondiale porta un coup sévère au théâtre lyrique au Canada, et la reprise se fit attendre.» Vaches maigres, en effet.
On en arrive donc à l’Opera Guild de Montréal, qui, entre 1941 et 1969 présenta 33 productions et 65 représentations, ou aux Festivals de Montréal (1936-65), où Wilfrid Pelletier dirigea la première canadienne de Pelléas et Mélisande en 1940. Des troupes itinérantes augmentaient le nombre de propositions artistiques, mais loin de la flamboyance des années 1890-1914.
L’Opéra national du Québec, fondé par Édouard Woolley en 1948, ne présenta que quatre saisons. Le Grand Opéra de Montréal, fondé en 1957, mourut en 1958. La première grosse compagnie fut donc l’Opéra du Québec, créé par le ministère des Affaires culturelles. L’Opéra du Québec fut actif à Montréal et à Québec durant quatre saisons (1971-75). Le déficit culmina à un million de dollars en 1975 et la fermeture fut annoncée au moment même où se donnaient d’immortelles représentations de Tristan et Isolde avec Jon Vickers, heureusement archivées par la télévision.
Il est vrai que durant les années de disette, la SRC, tant à la radio qu’à la télévision (dans les années 50 et 60) avait fait beaucoup pour présenter l’art lyrique au public.
L’Opéra de Montréal est l’héritier de cette histoire tumultueuse et le successeur de l’Opéra du Québec. Avec un tel passé et de tels passifs, fêter un trentième anniversaire est une grande victoire. L’Opéra de Montréal en chiffres, ce sont 907 représentations de 90 opéras différents et 54 productions propres.

Une palette plus riche
Michel Beaulac, directeur artistique de l’OdM, en entrevue au Devoir, s’avoue «heureux de récolter ce qui a été semé ces vingt-cinq dernières années dans les ateliers de formation». Cela lui permet de «mettre en valeur les talents canadiens». Il est d’avis qu’il est plus simple de distribuer un opéra avec des chanteurs du pays. «Il y a toujours eu de grandes voix, mais elles étaient très en évidence. Maintenant il y a un éventail nettement plus large, avec toutes les couleurs et nuances de voix, dans un répertoire plus varié.»
Si Tosca, samedi prochain, sera la sixième présentation de cet opéra à l’OdM, c’est parce que les velléités d’élargir le répertoire sont tempérées «par les oeuvres qu’on peut présenter pour préserver à la compagnie une santé financière», comme le résume M. Beaulac. La vitesse de croisière trouvée par l’Institution est de cinq ouvrages par saison, avec une oeuvre inédite au répertoire de l’OdM, un opéra français et trois blockbusters.
Tosca est évidemment l’un de ceux-là. La production choisie par l’OdM a été conçue en 1972 par Jean-Pierre Ponnelle. Michel Beaulac nous annonce un grand choc avec Nicola Beller Carbone, chanteuse italo-allemande, ou plutôt «tragédienne lyrique», selon ses mots émus.
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TOSCA
Opéra de Puccini produit par l’OdM. Six représentations du 30 janvier au 13 février à la Place des Arts.