Les dix meilleurs disques québécois de 2009 - L'année où le grand Luc a encore grandi

Luc de Larochellière, Un toi dans ma tête
Photo: Luc de Larochellière, Un toi dans ma tête

Et le Brun de Bernard Adamus, unanimement célébré? Et Tu m'intimides, le meilleur Mara Tremblay? Et le très remarqué 9.99 de fidelplasma? Et l'incontournable Plastrer la lune de Fred Fortin? Et le Silence de Fred Pellerin, à la limite du plébiscite? Et le paquet d'albums-laboratoires de Dumas et le Traces résultant? Où diable se cachent-ils? Sous la dizaine ci-dessous, voilà où. C'est qu'au Québec — exception culturelle, encore et toujours — nos artistes de la chanson font pied de nez après pied de nez à la crise du disque, et c'est encore cette fois-ci le casse-tête quand vient le temps de dire qui vient avant. Concluez que ceux qui viennent après valent pas mal autant que ceux qui viennent avant. Bref, que l'époque a rarement été meilleure pour le consommateur de disques d'ici. Et que si j'étais vous, je ne m'arrêterais pas à dix.

1. Luc de Larochellière, Un toi dans ma tête
Un deuxième sommet, vingt ans après le doublé massue du départ, Amère America et Sauvez mon âme. Osons la comparaison avec Ferland: Un toi dans ma tête est l'Écoute pas ça du grand Luc. De cette sorte d'album qu'il faut toute une vie pour réussir. L'album de l'équilibre enfin atteint entre propos essentiel et habileté naturelle. La plus élégante simplicité, sans forcer. Il avait ça en lui, l'artisan. Luc a intimé au Luc intime de se montrer, et le Luc tapi à l'intérieur des rimes fin finaudes du Luc trop doué pour son bien a dit: bon d'accord, me voilà. Tel quel. Mais pas n'importe comment.

2. Isabelle Boulay, Chansons pour les soirs d'hiver
Une nouvelle sorte de disque pour la saison des lèvres gercées et des âmes esseulées. Pas un disque de Noël à numéros, avec le beau sapin roi des grelots. Pas un album de berceuses non plus, même si ça berce. Pas un album qui donne envie d'aller jouer dans la neige, même si ça doit être particulièrement enveloppant après. Chansons pour les mois d'hiver est cousu main pour avoir un peu plus chaud quand il fait froid. C'est l'album du réconfort, au creux duquel il fait bon se blottir. Quitte à souffrir un peu pour mériter son bien-être: même la douleur dans Shefferville, le dernier train est bonne à prendre.

3. Daniel Bélanger, Nous

Fini le temps où l'insomniaque s'amusait à prendre son temps pour refaire ses affaires trois-fois-mon-père. Adieu les intervalles d'une demi-décennie entre les albums: Daniel Bélanger n'a finalement qu'une vie à vivre et productivité rime avec intensité. Au programme et presque en même temps, le voilà qui fait chanter Les Belles-soeurs de Tremblay, crée l'«odyssée spectaculaire et musicale» Paradis perdu avec Jean Lemire et Dominic Champagne, et aussi et surtout offre Nous, nouvel album, deux petites années après L'Échec du matériel. Nous? Lui et nous. À proximité, en jouissive promiscuité. Nous? Le collaborateur attitré Jean-François Lemieux et lui, sous l'empire du groove. Nous, c'est guitare folk au centre et James Brown autour. Nous sommes très partants.

4. Andrea Lindsay, Les sentinelles dorment

Le deuxième album de la chanteuse franco-ontarienne est encore plus délicieusement sixties pop que le premier. Mais pas moins actuel pour autant, et vive le paradoxe. C'est Andrea-Petula à la rencontre de Nick Drake, au siècle du grand court-circuit spatio-temporel. C'est Andrea-Sandie Shaw qui se réinvente un monde où l'on sirote un Gin Bombay à la main en twistant sur des talons aiguilles. C'est la fan avouée de Françoise Hardy qui exalte «le temps de l'amour, des copains et de l'aventure» comme si l'aventure ne faisait que commencer. Venant d'Andrea, on y croit. Et on craque.

5. Émilie Proulx, La Lenteur alentour

L'album qu'on attendait depuis le minidisque de cinq titres paru en 1997, terrifiant de noirceur et saisissant de beauté. Ce véritable premier album est encore plus sombre, sombrant «dans le noir de l'asphalte», pour reprendre l'image forte d'une chanson au drôle de titre: En Tercel dans le fond d'un rang. Si l'espoir point, çà et là, ce sont des bouées de sauvetage dans l'océan. Le plus souvent, Émilie triture ses plaies et explore la solitude jusqu'au bout de la nuit. Heureusement qu'il y a la musique autour, les pickings de guitare folk, la pedal steel. Heuseusement qu'en personne la jeune femme rit souvent. Sinon, on s'inquiéterait. L'album cathartique de l'année.

6. Damien Robitaille, Homme autonome

Ça démarre façon Donald Lautrec Chaud: cuivres r'n'b, rythme à gogo. Ça va avec le concept de pochette à dominante caca d'oie: tapis shag, piano électrique Fender Rhodes, habit de cuir, affiche racoleuse à dédicace assortie. Kitsch exprès. Mais est-ce kitsch? Telle est la question. Nous revoilà sur la singulière planète Damien, qui tourne autour d'elle-même au lieu d'autour du Soleil, qui regarde les choses par le petit bout de la lorgnette en marchant sur les mains. Entre décalage contrôlé et naïveté chevillée au corps, le Franco-Ontarien est décidément irrésistible, mais demeure insaisissable. Sauf dans Y a-t-il quelqu'un?, d'une clarté chavirante. Allo la Terre?

7. Jean Leloup, Mille excuses Milady
Fou. Génial. Autiste. Extraverti. Tout ce vous voulez, Leloup peut l'être. Et l'est. Ça donne des chansons qui se veulent plus transparentes que jamais. Et qui le sont. Même les opaques. Le gaillard se livre, se délivre. Sans réserve, sans retenue. Le grand texte qui prend la place des paroles de chansons dans le livret confine à la séance publique chez le psy. Le disque adjoint au livret témoigne pareillement. Ouste le second degré, au moins trois chansons sur quatre. Et bonjour l'émotion à fleur de mots. Recommencer, Hiver, Le Grand Héron sont autant de confessions chantées. Certes, le cabotin se permet de cabotiner, mais l'album est une main tendue. Le meilleur Leloup? Certainement son plus palpable.

8. Yann Perreau, Un serpent sous les fleurs
C'est l'album qu'on fait quand on a passé trente ans et qu'on est allé voir le monde dans les yeux et qu'on s'y est vu nu, qu'on s'est délesté de son trop-plein d'ego et qu'on ne s'est jamais mieux trouvé que dans le terrain de jeu des autres. Les autres? Poètes, romanciers, des pas n'importe qui. Dominique Cornellier, Sylvain Rivière, Michel X Côté. Et puis Dédé Traké, le temps d'une chanson dure comme une tumeur (Le Bruit des bottes). L'album de la maturité vivifiante, pour ne pas dire du salutaire changement de peau. La grande mue, en pleine piste de danse.

9. Vincent Vallières, Le monde tourne fort
Depuis Le Repère tranquille, il s'est passé quoi pour Vallières? La vie pas tranquille. Le monde qui tourne fort. Des enfants, le déménagement à Magog, la rupture avec l'ancien gérant, l'adhésion à la grande famille de musique Spectra, Olivier Langevin aux commandes de l'album plutôt qu'Éric Goulet. Ça fait beaucoup. Et ça donne un disque moins propre, plus dense, où Daniel Lanois vient faire son bruit chez Dylan, où les sentiments s'expriment plus fortement: «À prendre ou à laisser». Mais Vallières demeure Vallières, et les refrains sont forcément gagnants, et invariablement bons à fredonner. Ce qui ne change jamais chez lui, c'est le désir.

10. Paul Piché, Sur ce côté de la Terre

Dix ans après Le Voyage, le grand gaillard de la Minerve revient au disque de son côté de la Terre, fort de dix chansons à grandeur d'horizon et à hauteur d'homme, d'abord éprouvées guitare-voix lors de spectacles impromptus dans les cafés et bars d'un bout à l'autre du Québec, puis jouées presque live en studio avec les fidèles et formidables musiciens qui sont à Piché ce que le E Street Band est à Springsteen. De Réjean Pesant à Jean Riant, un retour à l'avant-plan franchement probant. À d'autres la réinvention.