Le Metropolitan Opera au cinéma - Des Contes kafkaïens

La nouvelle production des Contes d’Hoffmann est signée par Bartlett Sher, metteur en scène honoré sur Broadway.
Photo: Ken Howard La nouvelle production des Contes d’Hoffmann est signée par Bartlett Sher, metteur en scène honoré sur Broadway.

Les problèmes techniques majeurs lors de la diffusion de Turandot de Puccini ne semblent pas avoir entamé la confiance des habitués des diffusions du Metropolitan Opera dans les cinémas, à en juger, à Laval, par l'affluence pour l'impeccable projection des Contes d'Hoffmann de Jacques Offenbach samedi.

La production est nouvelle, signée par Bartlett Sher, metteur en scène honoré sur Broadway, qui avait réussi son entrée au Met avec Le Barbier de Séville. Sa production des Contes d'Hoffmann est parfois plus tortueuse. Le scénographe, qui se dit inspiré par l'oeuvre de Kafka et par 8 1/2 de Fellini, opère un choix clair: il existe une dichotomie entre le monde réel du prologue et de l'épilogue dans la taverne et les trois contes — tous trois des fantasmes du poète Hoffmann, obsédé par Lindorf, qui dans la «vraie vie» lui dispute la chanteuse Stella. Dans chaque conte, un personnage maléfique prend les traits de Lindorf.

Jusque-là tout va bien. C'est après que cela devient très tortueux, car la Muse, sous les traits de Nicklausse, l'ami fidèle de Hofmann a, dans ces contes (ou ces fantasmes), des attitudes pour le moins inattendues. On voit Nicklausse accueillir le Docteur Miracle dans L'acte d'Antonia ou passer l'épée à Hoffmann pour qu'il tue Schlemil dans l'acte de Giulietta.

Bref, la Muse/Nicklausse, qui protège Hoffmann, fricote ici étrangement avec l'ennemi. Kate Lindsey est admirable et très expressive dans ce rôle androgyne très étrange, de même qu'Alan Held dans le rôle des méchants.

Ces liaisons dangereuses — en fait, tout se passe comme si la Muse/Nicklausse fait tout pour garder jalousement Hoffmann dans son giron et empêcher son émancipation émotionnelle, quel que soit le moyen à employer — ne sont pas les seules étrangetés de la production. L'acte de Giulietta «bénéficie» ainsi d'une lecture très inattendue: dans une atmosphère de cabaret, Nicklausse se retrouve dans les bras de la courtisane; seul Schlemil meurt; l'intrigue autour du reflet de Hoffmann est minorée... entre autres choses.

Bref, il faut parfois une érudition kafkaïenne ou une imagination très débordante pour comprendre ce qui se passe. Ceci n'empêche pas deux immenses satisfactions: le développement du gabarit vocal du ténor maltais Joseph Calleja, patient et intelligent chanteur, et le retour en force de James Levine, après son opération et son repos forcé. Les trois sopranos, Kathleen Kim, Anna Netrebko et Ekaterina Gubanova sont bien distribuées. On rappellera à ce sujet que Netrebko avait renoncé à relever le pari, réalisé avant elle au Met par Anna Moffo, Joan Sutherland et Carol Vaness, de chanter les trois rôles.

Agréable après-midi, malgré le côté alambiqué de la production.

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