Musique classique - L'année vocale

Si 2008 était marqué par des réussites françaises, l'année écoulée a été dominée par des disques vocaux. Quatre CD de notre palmarès sont des récitals.

1. Sacrificium. «L'Âge des castrats». Cecilia Bartoli, Il Giardino Armonico, Giovanni Antonini. Decca (CD). Vous en avez beaucoup entendu parler ces dernières semaines: dans ce programme, Cecilia Bartoli reprend des airs de Porpora, de Caldara, de Graun ou de Leo écrits pour des castrats. Disque de l'année, parce que personne au monde ne peut faire ce que cette chanteuse accomplit. Parce que, aussi, il s'agit d'édition phonographique dans son sens le plus noble; le fruit de recherches non pas jetées en pâture, mais soigneusement sélectionnées et somptueusement présentées. Sacrificium est presque en totalité composé de premières mondiales. Notons que le meilleur disque canadien (voir ci-dessous) explore également des airs inconnus de Porpora, avec la soprano Karina Gauvin et le musicologue et chef Alan Curtis.


2. Britten: Before Life and After. Mark Padmore (ténor), Roger Vignoles (piano). Harmonia Mundi (CD). Une oeuvre qui vous glace le sang, The Holy Sonnets of John Donne, et un ténor qui a l'air de vivre dans sa chair ce qui s'y passe. Mark Padmore se consume dans ce récital poignant qui, outre ce chef-d'oeuvre de l'après-guerre, comprend les Winter Words de 1953 et des adaptations réalisées par Britten à partir de folksongs ou d'oeuvres de Purcell. Ce n'est pas un disque de détente, mais c'est un grand moment.


3. Britten et Szymanowski: Concertos pour violon. Frank Peter Zimmermann (violon), Antoni Wit et Manfred Honeck (direction). Sony Classical (CD). Hasard des parutions, voilà encore une oeuvre de Britten: son Concerto pour violon, le plus injustement méconnu de tout le XXe siècle. Nous avons retenu ce disque aussi et surtout pour l'exceptionnelle interprétation des deux concertos de Szymanowski par le moins médiatisé des grands violonistes de notre temps. Frank-Peter Zimmermann est un grand seigneur. À vous de le redécouvrir.


4. Bach: Nun komm' der Heiden Heiland. Edna Stern (piano). Zig Zag (CD). L'un des grands disques de piano de l'année, parcours initiatique agencé en groupes de trois préludes et fugues du 1er livre du Clavier bien tempéré, entrecoupés de chorals. Le tout est sciemment imbriqué en fonction des rapports entre les tonalités. La présence de ces chorals «permet de préparer le terrain expressif des préludes et fugues», nous dit l'artiste. Edna Stern n'est pas une illuminée, au contraire... Il sera très intéressant de suivre le parcours musical de cette artiste d'une finesse rare.


5. Bernstein: Mass. Jubilant Sykes (célébrant), Choeurs, Orchestre symphonique de Baltimore, Marin Alsop. On pouvait penser que cette oeuvre très typée «années 70» n'allait pas résister à l'usure du temps. C'est pourtant tout l'inverse qui se produit: Mass de Bernstein, patchwork de divers courants musicaux, a connu trois enregistrements ces trois dernières années. Celui-ci est porté par la personnalité de Jubilant Sykes, célébrant qui nous envoûte dès A Simple Song. La réalisation artistique et sonore est brillante. Si vous avez la version Nagano, le doublon est sans doute inutile, sinon, foncez découvrir cette oeuvre inclassable.


6. Haendel: Airs et duos. Sandrine Piau et Sara Mingardo, Concerto italiano, Rinaldo Alessandrini. Naïve (CD). La soprano française Sandrine Piau mériterait deux nominations dans ce palmarès, puisqu'elle a enregistré un autre récital Haendel, en solo, intitulé Between Heaven and Earth, qui ne cède presque rien à celui-ci. Mais dans celui-ci, il y a en prime la grande contralto Sara Mingardo, ce qui nous vaut des duetti d'une beauté à couper le souffle.


7. Rameau: Que les mortels servent de modèles aux dieux... Eugénie Warnier, Arnaud Richard, Ausonia, Frédérick Haas. Alpha (CD). Le claveciniste et chef d'orchestre Frédérick Haas a choisi de mettre en regard, sous forme d'une grande suite, des extraits de Zoroastre et de Zaïs, deux ouvrages contemporains (1748 et 1749) mais opposés. Le premier, tragique, se nourrit d'oppositions et de combats, alors que Zaïs est une composition lumineuse. Le Rameau de Haas fuit toute brutalité et s'intéresse surtout au son et à la matière orchestrale. La filiation entre l'étrangeté de certains univers sonores de Rameau et ceux de Berlioz sont frappants.


8. Mozart: Concertos pour piano et orchestre nos 23 et 24. Mitsuko Uchida, Orchestre de Cleveland. Decca (CD). L'année a été faste pour les concertos de Mozart, et tout particulièrement le 23e, avec les nouvelles versions de Lars Vogt (Oehms), de Christian Zacharias (MDG) et de Mitsuko Uchida. Mais si cette première rencontre entre la pianiste japonaise et l'Orchestre de Cleveland se doit de figurer parmi les «10 de l'année», c'est avant tout pour le 24e Concerto, une véritable échappée poétique. Le Mozart d'Uchida repose sur un triangle musical piano-bois-cordes, dans lequel les cordes ont une présence légèrement moindre que dans les versions habituelles. Le résultat est fascinant.


9. Ravel: Mélodies. Gérald Finley (baryton), Julius Drake (piano). Hyperion (DG). Après les mélodies de Charles Ives, un nouveau petit miracle du baryton canadien. Ce disque est majeur, car il matérialise la fin d'une ère, celle des «diseurs» (Souzay et Kruysen), au profit d'un artiste qui dit autant mais chante mieux. Nous disposons ici du Ravel le plus luxueux sur le plan vocal, par un baryton plus sombre, plus riche que les interprètes traditionnels de ce répertoire. L'affinité de Finley pour le répertoire français et son style est relayé par le magique accompagnement de Julius Drake.

10. Casella: Sinfonia per orchestra op. 63. Orchestre du WDR de Cologne, Alun Francis. CPO (CD). La grande découverte symphonique de l'année. Commandée par l'Orchestre symphonique de Chicago et jouée pour la première fois en 1941, cette vaste oeuvre de 45 minutes fut dirigée par Casella à Vienne et à Dresde en 1942 avant de tomber dans un injuste oubli. Sa mise à la disposition des mélomanes éclaire un pan musical largement ignoré — la musique symphonique italienne du XXe siècle — et explore une voie musicale où plane l'influence de Paul Hindemith, dont l'oeuvre reste elle aussi à réévaluer.


Le carré d'as québécois

1. Porpora: Airs. Karina Gauvin, Alan Curtis. Atma.

2. Mahler: Le Chant de la terre. Klaus Florian Vogt, Christian Gerhaher, OSM, Kent Nagano. OSM.

3. Franck et Lekeu: Sonates pour violon et piano. David et Alain Lefèvre. Analekta.

4. Haydn: Sonates pour piano (volume 2). Marc-André Hamelin (Hyperion).


Découvertes de l'année

La pianiste chinoise Yuja Wang dans son disque Sonates et études chez Deutsche Grammophon — un vrai tempérament, à suivre de près — et la violoncelliste suisse Sol Gabetta jouant Haydn, Mozart et Hofmann chez RCA

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