Disques - Bourbon Gautier : mode survie en pays country

Bourbon Gauthier
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Bourbon Gauthier

Fin novembre. Gala de la SOCAN au Hyatt. Je croise Bourbon Gautier en sortant. Souriant, le Bourbon. Ou plutôt: réjoui, ravi, radieux comme je l'ai rarement vu, Pierre Gauthier, dit Bourbon Gautier sans «h». «J'ai un nouvel album qui sort. J'ai été à Nashville, je me suis payé un album country à mon goût. Ça va s'appeler Pays country. Tu la pognes-tu?» Petit délai.

J'ai la tête ailleurs, un papier à écrire. Ah d'accord! Pays country. Double sens. Pays country, titre bilingue, tel le fameux Pont Bridge. Et Pays country dans le sens de «pays country», comme dans: Bourbon Gautier a enregistré son nouvel album en pays country.

Expliqué, c'est moins bon. Pas grave. L'important, c'est qu'il a un nouvel album, et ça me réjouit presque autant que lui. J'aime les albums de Bourbon Gautier. Tous, depuis le tout premier en solo de l'ex-batteur de Maneige, J'ai rien pour me plaindre, paru il y a 17 ans déjà, en 1992. Bourbon a le country pur et dur chevillé au corps, ne jure que par Merle Haggard et George Jones, et c'est en même temps un marrant. Il dégaine la réplique pince-sans-rire plus vite que Jean Dujardin son colt dans le nouveau film de Lucky Luke. Bourbon a le tour de la tournure qui tourne en bourrique. Tellement que ça lui a nui: trop second degré dans les paroles pour le Québec westerneux des régions, trop Nashville pour les aficionados locaux des métissages country à la Ryan Adams et autres Calexico. Ceux qui aiment l'humour façon Bourbon, qui chérissent précisément son orthodoxie, ne sont pas moins bien servis par le singulier gaillard. Nous ne sommes hélas pas assez nombreux pour lui assurer gloire, Cadillac et rente confortable jusqu'à la fin de ses jours.

À ces mots, Bourbon, toujours aussi enthousiaste deux semaines après le gala, sourit de son très large sourire et le Placard de l'avenue du Mont-Royal en est illuminé. «Ma blonde me dit depuis longtemps d'arrêter de me demander si je suis trop country ou pas assez. Tout ça, c'est moi. C'est un peu ça que ça dit, ma chanson du nouvel album, J'apprends de mes erreurs.» Citons: «Je manque de tact / Je sais pas dire les choses / Soit que c'est pas sérieux ou carrément rock'n'roll...» En résumé: s'il a déjà douté de sa sorte de country, faute de succès retentissant, il s'assume pleinement dorénavant, et ceux qui embarquent embarquent.


L'élite de Nashville

D'où l'élite de Nashville l'accompagnant d'un bout à l'autre de son Pays country. C'est ce qu'on appelle aller au bout de son désir. «J'viderais mon compte pour un solo de steel guitar» chante-t-il dans All Aboard!, dernier titre de l'album, véritable making of de l'aventure. Ruineuse opération pour un gars pas riche, riche? Moins qu'on penserait. «Cher pas cher, fallait que je le fasse. J'ai 55 ans, autour ça tombe, le cancer fauche les gens qu'on aime, Falardeau, Valérie Letarte. Alors je l'ai fait. Pour pas si cher.» C'est comme partout ailleurs, l'industrie implose, et même Nashville se vend à rabais. «Ils ont une échelle de prix. En bas de

10 000 exemplaires, t'es dans la catégorie du "limited pressing".» Studio, musiciens, réalisation, tout se négocie pour petit budget. «Mais avec les meilleurs quand même! Tout le monde a compris qu'il valait mieux travailler pour moins, mais tout le temps. Chris Leuzinger, à la guitare acoustique, il a fait tous les albums de Garth Brooks. Bob Bullock [coréalisateur, ingénieur de son] a travaillé sur les Shania Twain.» En tout et partout, calcule Bourbon, ça revient trois fois moins cher «qu'à Morin Heights avec Maneige en 1980».

Bourbon, qui se pince encore, a même pu s'assurer les services du joueur de steel guitar de ses rêves. Mike Johnson, le Pete Drake de sa génération. «Il joue comme si sa vie en dépendait.» Le fait est que l'industrie du disque et ses artisans sont en mode survie. «Moi, j'ai été en mode survie toute ma carrière!» Consolation: les précaires sont plus que jamais majoritaires. Les débrouillards se débrouillent. «Le public est là. Faut que tu le rejoignes différemment.» Twitter, Facebook, tout est affaire de liens. «La personne t'écrit, tu lui réponds, et tu vends tes albums, autographiés. Transaction directe. Et ça marche! Pas de distributeur. Chacun s'organise.»

Autre moyen: Bourbon participe aux tournées de La Grande Virée country. En toute modestie, chanteur parmi d'autres. «Je chante du Johnny Cash, de temps en temps une de mes chansons, et les gens se rendent à moi comme ça. C'est pas compliqué. If you don't appear, you disappear. Il n'y a plus d'intermédiaire, plus d'écran de fumée.»

Pour qui sait s'adapter à la clarté un peu crue de la nouvelle contrée, il y a encore de l'avenir en pays country.