Paul Piché, le nouvel album

Paul Piché
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Paul Piché

Dix ans après Le Voyage, le grand gaillard de la Minerve revient au disque avec Sur ce côté de la Terre, fort de dix chansons à grandeur d'horizon et à hauteur d'homme, d'abord éprouvées guitare-voix lors de spectacles impromptus dans les cafés et bars d'un bout à l'autre du Québec, puis jouées presque live en studio avec les fidèles et formidables musiciens qui sont à Piché ce que le E Street Band est à Springsteen. De Réjean Pesant à Jean Riant, un retour à l'avant-plan franchement probant. Parlons-en.

Un riff de guitare électrique en boucle, pas compliqué, très Paul Piché. Huit secondes passent, deux fois la boucle d'accords, puis le groupe embarque. Pas lourdement: puissance contenue. En parfaite souplesse. Rondement, sûrement. On a l'impression que Piché a ouvert la porte de son véhicule de musique avec le manche de sa guitare pour clé et que ç'a démarré comme au premier jour. «C'est pas mal ça! Et c'est le meilleur char en ville!» Piché, de l'autre côté de la table du fond au Balmoral, le restaurant accolé à L'Astral, avec vue imprenable sur la nouvelle place des Festivals, est tout excité. Un nouvel album à promouvoir, et un bon! Sur ce côté de la Terre est son premier disque de matériel inédit au XXIe siècle. Eh oui! La fois d'avant, c'était Le Voyage, en 1999 (oui, je sais, il y a eu Paluche 3.14, trip de remixage, en 2004. Mettons que ça n'a pas existé. On n'évoquera pas non plus Déjà vu — la formule algébrique de notre inconscient collectif, son essai non converti de 2007). «J'ai passé un tour. Je pense que ç'a rendu le désir plus grand que ce soit digne du délai...»

Efficacité et coeur au ventre

Je suis aussi content que lui, pourquoi le cacher? Je lui dis comme je le pense qu'il a un sacré souffle, son album. Du «tork» dans le moteur. Ça roule. Il est d'accord. Tellement d'accord qu'il en frétille sur sa banquette. «Ç'a tellement bien roulé, reprend Piché, que la pré-prod est devenue l'album, à 80 %. On s'est retrouvés dans un local de répétition, le tout petit studio M à côté du grand Studio Picolo, rien que pour retrouver nos marques. Et ça s'est passé tout de suite! On était tassés, assis sur les genoux les uns des autres, et on a joué tassés. Heureusement qu'on se connaît depuis 30 ans!» Rebonjour Rick Haworth aux guitares, Mario Légaré à la basse, Pierre Hébert à la batterie. Son E Street Band à lui. Plus l'as claviériste Jean-Sébastien Fournier, là depuis dix ans à peine. Plus le guitariste d'appoint Dominique Lanoie, amené par Rick. Et Léo Piché, fils de Paul, aux percussions.

Pas question pour Piché de renouveler la donne en changeant son monde. «C'est les meilleurs, tout le monde les veut, et c'est moi qui les ai. Ils sont capables de se renouveler tout seuls...» La référence au E Street de Bruce Springsteen vaut aussi pour un certain son et, je le répète, un souffle: j'aurais pu dire les Heartbreakers de Tom Petty, ou le band de John Mellencamp à la meilleure époque. Une certaine manière de jouer du folk-rock et du pop-rock qui, sans la moindre velléité de réinventer le genre, mêle efficacité et coeur au ventre. Écoutez-les dans Je pense à toi, dans L'Enfant prodige: c'est franc, inspirant, ça porte, ça soulève. «Je la voulais, cette force de groupe. C'est notre application en musique de la solidarité. Et moi, ça m'émeut, la solidarité! Au boutte! Ça m'émeut au cinéma, dans la musique, dans la vie. Moi, ce qui m'intéresse depuis le début dans la chanson, c'est le geste, de l'individu au collectif. La main tendue. Entre musiciens, avec le public.»

Pas de chanson sans destination

C'est un peu beaucoup pour ça, pour retrouver une certaine vérité palpable dans le geste, qu'il a passé une grosse année à les faire tâter, ses nouvelles chansons, dans la proximité originelle de spectacles dans les bars, cafés et brasseries. «Quand j'en avais une ou deux, je me trouvais des places où jouer. Ou plutôt, c'est mon vieux chum Ephrem Desjardins qui m'en trouvait, Ephrem avec qui j'ai commencé à chanter dans les boîtes à chansons et qui a toujours continué à en faire. C'était jamais annoncé. De petites places, trente personnes, cent personnes. Le Loup rouge, à Sorel, par exemple. Une microbrasserie. C'était pas Paul Piché en tournée acoustique. Juste une façon de travailler mes chansons avec le monde. Le défi, c'était de les intéresser à autre chose que du vieux Piché.»

Retour aux sources pour savoir si l'eau a encore bon goût? «Oui, c'est ça. Tout seul, tu sais pas ce que ça goûte. Pour moi, une chanson existe uniquement parce qu'il y a du monde pour l'entendre. Même quand tu te la chantes pour toi-même, tu veux communiquer quelque chose à d'autres. Même inconsciemment, il y a un destinataire. Il faut que la chanson te plaise quand tu l'écris, c'est sûr, mais la vie de la chanson est collective. Et quand t'es devant trente personnes, tu comprends à quel point la collectivité est composée d'individus. De visages. De regards.»

L'album ne parle d'ailleurs que de ça: aller vers l'autre comme condition préalable pour aller vers les autres. L'engagement social ne pouvant naître que de l'engagement intime. Ainsi, dans la chanson qui ouvre l'album, Arrêtez, pour faire contrepoids aux «délires millionnaires» et aux «bombes incendiaires», Piché additionne littéralement les individus: «on est deux on est trois / des milliers on repère / un visage familier / le voilà solidaire / il y a Lucia Pierre et Paul / le geste et la parole / arrêtez». Le même propos est décliné en variantes dans Les Ruisseaux, dans La Vie, dans Cette nuit nous appartient, dans Jean Riant (en écho de Réjean Pesant), dans la poignante et majestueuse Les Oiseaux blancs.

«Au fond, ce que j'essaie de faire depuis le début, depuis plus de trente ans, c'est de nommer une émotion. Une émotion de base. L'émotion qu'on ressent quand on parvient à ne pas être tout seul. Quand on se rejoint. La force que ça donne, envers et contre tout. Qu'il soit question d'amour, d'environnement ou du pays qu'on rêve d'avoir, c'est pareil. Faut commencer par se commettre.»

Avec son E Street Band à lui, Piché brûle de se commettre sur une scène de bonne dimension au bon gros son, avec toutes ces chansons créées devant des auditoires collés serré, puis gravées en groupe dans un vestiaire. «Je pense qu'elles ont mérité un peu d'espace.» Rendez-vous au printemps. Celui qui chauffe la couenne.