Biographie - Beau Dommage sans dommages

Beau Dommage: photo de promotion au parc Jeanne-Mance, automne 1976
Photo: Pierre Guimond/VLB éditeur Beau Dommage: photo de promotion au parc Jeanne-Mance, automne 1976

À portée de la main, toujours là. Mon exemplaire écorné, aux pages désormais volantes, du Dictionnaire de la musique populaire au Québec 1955-1992 (IGRC, 1992), signé Robert Thérien et Isabelle D'Amours. Compagnon de passion et outil de pro. Ma mémoire portative, ma source privilégiée, la référence de base en chansons d'ici (avec le site Québec Info Musique pour complément, faute de mise à jour publiée). Un ouvrage précis et complet, facile à consulter, absolument fiable.

La même rigueur vaut pour le joli paquet de livrets d'anthologies et compilations diverses dont on a confié rédaction et recherche à Thérien au fil des ans: avec lui, on ne se trompe pas. Il est le consultant par excellence de toute la confrérie: on apprécie en lui un sens aigu de l'exhaustivité, l'absence de jugements de valeur trop appuyés. Chansons à boire de Gérard «Nono» Deslauriers, grand oeuvre de Félix, même combat. Il a tous les disques, toutes les dates, tous les faits.

Ce Beau Dommage qu'il propose aujourd'hui est de même nature. Factuel, chronologique. «Tellement on s'aimait est l'histoire publique de Beau Dommage, celle du groupe, de l'organisation. [...] Si vous vous attendiez à découvrir des détails croustillants sur les vies personnelles de ses membres, vous êtes probablement déçus.» Thérien justifie ainsi son parti-pris en page... 201. Tel un ajout a posteriori. Une évidence, pour l'auteur. Annoncer la couleur en intro, pour quoi faire? «Au cours des entrevues que j'ai réalisées avec eux, continue-t-il, je n'ai jamais cherché à obtenir ce type de renseignements. Mais même si j'avais voulu, je n'aurais pas trouvé grand-chose.» Entendez: c'est de la régie interne, un huis clos cher aux gars et à la fille de Beau Dommage. Pour eux, pour Thérien, ça ne nous concerne pas. Ou plutôt: ça ne devrait pas nous intéresser si on a notre Beau Dommage à la bonne place. Musique au coeur.

Ça donne le livre que ça donne. Un livre de surface, parfaitement documenté et parfaitement lisse. La genèse du groupe est particulièrement fouillée, farcie de détails fascinants. Le batteur Réal Desrosiers était dans un groupe prog, Morphus, avec son ami Serge Fiori. Beau Dommage a failli s'appeler Bonté Divine. Le véritable premier album de Beau Dommage est un disque pour enfants: tous sauf Desrosiers ont contribué à l'enregistrement des musiques composées par Robert Léger pour l'émission Les Chiboukis. Et pour peu que le «flash» de Donald Lautrec eût ébloui Léger, le premier interprète de la merveilleuse Montréal aurait pu être... Gilles Latulippe.

Contextes invariablement cernés, lieux utilement situés, on suit Beau Dommage étape après étape, voire spectacle après spectacle, chaque tournée européenne décortiquée (avec la population de chaque ville...), chacune des 64 chansons du groupe décrites dans son arrangement et son propos, toutes retrouvailles dûment revisitées. Tout est là. Y compris l'enthousiasme un peu gêné de Thérien, qui tente de sortir de son habituelle réserve pour dire que du Beau Dommage, c'est bien bon. «C'est un très beau documentaire», dit-il au sujet de Beau Dommage après la pause, émission spéciale de 1994. Beau dommage!

Entre hagiographie et complément du coffret L'Album de famille, même graphisme, vente couplée en magasin, Beau Dommage — Tellement on s'aimait est certainement moins une biographie définitive que le formidable rapport de recherche qui permettrait de passer à l'autre travail d'un biographe: creuser le sujet. Enquêter. Sans sombrer dans le «croustillant», il y a un mystère Beau Dommage que ce livre n'élucide volontairement pas et qui demeure entier. Et c'est dommage. À rester ainsi hors des studios et des coulisses, à éviter d'évoquer tensions et dissensions, on perd un peu de l'essentiel. Le «dark side on the moon» sans quoi aucune création n'est possible. La perspective intérieure. Il s'est passé des choses, pourtant, à l'intérieur, qui éclaireraient l'oeuvre.

Plus notable encore, il manque les émotions: on les a tellement aimés, d'accord, mais pourquoi? Quelles cordes sensibles les textes, les musiques ont-ils fait vibrer? Thérien exprime à sa manière une certaine affection pour le groupe et son époque, mais on ne trippe pas ici Beau Dommage comme on trippe sur le Montréal de la fin des années 60 dans le Montréal Show/chaud de Carmel Dumas. Un autre Beau Dommage reste à écrire, quelque part entre le Hergé de Pierre Assouline et le Gerry Boulet de Mario Roy. Un Beau Dommage qui saurait composer avec quelques dommages collatéraux.