Musique classique - Féérie visuelle

L'opéra fut, après la 2e Guerre mondiale, le symbole de la «musique à abattre». Pierre Boulez, lui-même, ne voulu-t-il pas «brûler les maisons d'opéra»?


Le genre connut une crise, comme, de manière générale, l'écriture pour la voix. Quelle suite fallait-il donner au Sprechgesang de Berg? Après un grand trou noir, l'opéra renaît depuis deux décennies et dans la majorité des créations récentes, selon les termes de Philippe Albèra, la musique tend à «retrouver ses anciennes fonctions expressives, renonçant aux formes plus radicales au traitement vocal ou instrumental.»

Beaucoup de ces ouvrages ont une portée politique (Le Palais de Sallinen, Insect Life de Kalevi Aho, A Handmaid's Tale de Ruders) ou scrutent des destinées humaines édifiantes (Doctor Atomic d'Adams, Galilée de Jarrell, d'après Brecht). Gilles Tremblay, au contraire, nous livre son premier opéra sur le thème du rêve et de la féerie, dans une trame - le gain de l'amour par le triomphe sur des épreuves - qui rappelle La Flûte enchantée.

Le conte et le rêve se devaient d'ouvrir des perspectives en matière d'expression et de couleurs. C'est le cas, en matière de couleurs: l'ouvrage de Gilles Tremblay est un somptueux concerto pour percussions, dont on entendra volontiers un digest dans un concert du Nem et de l'ensemble Sixtrum.

Sur le plan de l'expression, Tremblay rouvre, hélas, trente ans après, le débat de l'expression vocale. On se croirait chez Aperghis et ses onomatopées : un combat d'arrière-garde, une impasse avérée tant l'énoncé, alambiqué et artificiel, va à contre-courant de l'éloquence. Du coup, les personnages qui devraient exister (les amoureux) sont transparents jusqu'au huitième tableau de la seconde partie, alors les plus musicalement caractérisés, l'ondoyante Feintise et la marâtre Poulane attirent l'attention.

L'eau qui danse... est un ouvrage qui s'inscrit bien dans l'univers de Gilles Tremblay mais où voix et instruments se côtoient et se succèdent sans se mêler. Chants Libres l'a habillé avec un soin extraordinaire: des éclairages somptueux, des costumes réussis, des projections justes et utiles. Il y a de vrais moments dans l'oeuvre: la découverte de l'eau qui danse, le combat de Chérot contre le dragon. Tous deux sont forts parce que instrumentaux sur fond de projection. Trois grandes voix sur le plateau - Jean Maheux, narrateur, Marianne Lambert et Scott Belluz - sauvent ce qui peut l'être du lyrisme.

Cela ne fait pas forcément un opéra, fut-il féerique et à reflets d'Asie du Sud-Est. Car la féérie ne justifie pas la désincarnation. Il n'y a peut-être pas de hasard à ce que Gilles Tremblay se soit intéressé si tard au genre...