Documentaire WD-40, né pour être sauvage

Photo: FrancoFolies de Montréal

C'est la mise en musique et en image du supplice de Tantale. En quelque sorte. Et c'est forcément troublant.

Groupe culte à la charnière de deux siècles, la formation franco-alternative WD-40 aura finalement réussi, 16 ans après avoir pris son envol, à marquer durablement la scène culturelle québécoise. Mais étrangement, pas pour le génie de ses compositions ou pour sa quête de lignes mélodiques dans un tout chaotique, mais plutôt pour s'être sans cesse approché du succès, de la reconnaissance nationale, de la popularité ultime, sans jamais y avoir vraiment goûté.

Et cette «belle tragédie-musicale québécoise», comme l'a un jour appelée l'artiste Louise Forestier, se retrouve aujourd'hui au centre d'un documentaire, lancé officiellement la semaine prochaine. L'objet cinématographique et biographique, en format DVD, vient méthodiquement lever le voile sur la mécanique de ce drame artistique, induit finalement par rien d'autre qu'un lubrifiant défectueux.

«L'histoire de WD-40 est fascinante», lance à l'autre bout du fil Pierre-Alexandre Bouchard, qui vient de réaliser WD-40, né pour être sauvage — c'est le titre du documentaire. «Il n'y a pas beaucoup de groupes-cultes au Québec. Mais celui-là est particulier: il a toujours été sur le point de percer, mais n'y est jamais arrivé parce qu'il a trop fait de conneries. Et je me suis demandé pourquoi?»

La question est certainement sur les lèvres de ceux qui chantaient, dans le temps et en choeur, Tout pour le rock ou Y'en aura pas de p'tites culottes. Elle est aussi disséquée par Alex Jones et Étienne Carrier, les deux frères et ciment du groupe, tout comme par les amis, gérants, parents, journalistes culturels, programmateurs, réalisateurs et organisateurs de concerts qui ont gravité autour d'eux, alors qu'ils étaient sérieusement en phase ascensionnelle.

En même temps désolante, surprenante, attendrissante, drôle, captivante et déprimante cette balade nous transporte dans les bas-fonds de la scène émergente au Québec, dont le Saguenay natal des musiciens, où une visite familiale, en 2007, devient le prétexte à cette grande introspection où talent et recherche artistique croisent le monde de l'angoisse, de la drogue, du mauvais caractère et des festivals de hippies dans le fin fond du bois où WD-40 a fini par se perdre.

«Au départ, Alex rêvait d'une discographie classique comme on en voit à MusiMax, avoue Bouchard. Mais ce n'était pas intéressant», car selon lui, l'intrigue à l'origine de l'«histoire trouble de WD-40» avait certainement un plus grand potentiel: celui d'autopsier une grande tragédie tout en parlant «de la situation de la musique au Québec par l'entremise de deux frères en tension», poursuit le réalisateur.

Avec des airs par moments du Lost in La Mancha de Keith Fulton et Louis Pepe, ce documentaire hallucinant sur la débâcle d'un tournage de Terry Gilliam à l'été 2000, le résultat, lui, vient certainement conforter les fidèles du groupe qui depuis des lunes, exposés à Fantastik Strapagosse, Aux frontières de l'asphalte ou encore St-Panache ont l'impression d'être en présence de quelque chose de grand, mais d'inachevé. Et en une heure trente, ils vont enfin pouvoir savoir pourquoi.