L'opéra-féerie de Gilles Tremblay

Jean Maheux dans «L'eau qui danse, la pomme qui chante et l'oiseau qui dit la vérité»
Photo: Mathieu Dupuis Jean Maheux dans «L'eau qui danse, la pomme qui chante et l'oiseau qui dit la vérité»

La compagnie Chants libres présente, de jeudi à samedi au Monument-National, L'eau qui danse, la pomme qui chante et l'oiseau qui dit la vérité. Il s'agit du premier ouvrage lyrique de Gilles Tremblay, un opéra-féerie.

L'eau qui danse, la pomme qui chante et l'oiseau qui dit la vérité est le fruit de la rencontre entre le compositeur Gilles Tremblay et le poète, homme de théâtre, de radio et de télévision Pierre Morency. Tous deux, grands amoureux de la nature, étaient vierges de toute expérience dans le domaine lyrique. Sept ans après la conception du projet, les auteurs se trouvent à la veille de la création d'un opéra de deux heures et demie.

Conte populaire

«Le projet remonte à 2002, lorsque Pauline Vaillancourt m'a mis en présence de Gilles Tremblay en vue de monter un projet d'opéra. Gilles Tremblay avait une idée d'un opéra avec de l'eau, une pomme et un oiseau, éléments d'un conte du Cabinet des fées de madame d'Aulnoy», se souvient Pierre Morency en entretien au Devoir. Il est le principal ambassadeur du projet, car Gilles Tremblay, victime d'un accident vasculaire cérébral cet été, n'est pas en mesure d'accorder d'entrevues en prélude à cette création.

Dans un premier temps, Pierre Morency avait décliné l'offre, inquiété par le défi et son manque d'expérience dans le domaine. Mais Gilles Tremblay n'acceptait pas ce refus.

Après avoir visité ensemble les archives concernant le folklore québécois, Tremblay et Morency se sont aperçus que ce conte de l'eau qui danse et de la pomme qui chante avait inspiré des conteurs populaires au Québec. Morency s'est laissé convaincre, d'autant qu'il était aussi question d'un oiseau...

Il a écrit le livret à partir de l'été 2004 dans Charlevoix. «Nous nous voyions régulièrement avec Gilles, pour travailler sur le texte. Quand je lui faisais la lecture, il disait parfois: "Je l'entends!" Il créait déjà la musique, instantanément!» Chaque mot ayant été pesé et rendu compatible avec la musique, le processus de création a duré deux ans et demi.

Le plan initial était celui d'un opéra de 90 minutes. Au final, il dure une heure de plus, même si certains personnages ont été supprimés et si la fin a été raccourcie. «Gilles tenait à ce que ce soit un grand opéra», précise Pierre Morency.

«Reféer» le monde

Tel que présentée par Chants libres, l'histoire, tirée du conte Princesse Belle-étoile de madame d'Aulnoy, est la suivante: Yby, narrateur mi-oiseau, mi-abeille, invite les spectateurs dans un monde féerique et raconte une histoire où la vérité triomphe de la fourberie et où l'amour doit surmonter trois épreuves — découvrir l'eau qui danse, la pomme qui chante et l'oiseau qui dit la vérité — afin que deux personnages, Belle-étoile et Chérot, se dévoilent l'un à l'autre et puissent s'aimer.

«Pour Gilles Tremblay, l'univers de féerie est associé à l'écrivain Félix-Antoine Savard. Il me rapportait une phrase de Savard: "Il conviendrait de reféer le monde", c'est-à-dire de remettre un peu d'enchantement et de merveilleux dans la réalité», décrit Pierre Morency. Gilles Tremblay tenait beaucoup au merveilleux, à ré-enchanter le monde par la présence des fées. De son côté, Pierre Morency était très intéressé de donner la parole à un oiseau privé de parole dans le conte de madame d'Aulnoy: «Mon oiseau est à hauteur d'homme», se réjouit-il.

La question du public auquel se destine une telle création ne s'est jamais posée: «Je pense que cela s'adresse à tout le monde, aussi bien aux enfants qu'aux adultes qui ont gardé une fraîcheur d'enfance et sont prêts à se plonger dans un univers de fées et de monstres; un univers où l'amour doit traverser des épreuves pour se révéler», constate Pierre Morency, qui apprécie les éléments de sagesse humaine des contes de fées, «qui nous en apprennent beaucoup sur les difficultés de la vie qu'il faut traverser pour arriver à soi-même et à aimer les autres.»

Trois épreuves pour trouver l'amour? L'eau qui danse, la pomme qui chante et l'oiseau qui dit la vérité serait-il une Flûte enchantée moderne? Pierre Morency avoue avoir lu attentivement le livret de l'opéra de Mozart, notamment pour examiner l'organisation de la matière. «Il y a vraisemblablement eu une influence sur le plan poétique de l'opéra», dit-il. On en saura davantage en écoutant l'opéra, jeudi.

La composition de la musique a accompagné étroitement tout le processus créatif. «Gilles me parlait de la musique qu'il entendait dans sa tête et, dès nos premières rencontres, il avait joué au piano l'air de la pomme qui chante. J'avais trouvé cela magique. La pomme l'avait autant inspiré que l'eau qui danse, puisqu'il est très sensible aux rythmes de la nature.»

Dans la configuration finale, l'orchestration fait appel aux percussions chères à Gilles Tremblay. Pierre Morency dit avoir été «vraiment surpris par le tutti et la présence et l'importance fascinante des percussions et gongs. J'ai été bouleversé en entendant l'orchestre.» Il conclut en parlant de son rêve de retravailler avec Gilles Tremblay: «Cette aventure a été l'une des grandes expériences de ma vie. Gilles Tremblay est un humaniste, un être rare et d'une grande richesse intérieure.»

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