Vitrine du disque - 13 novembre 2009

The List
Photo: The List

ESTE MUNDO

Rupa & The April Fishes

Cumbancha

Médecin le jour, artiste le soir, Rupa est cette charmante Indo-Américaine de la baie de San Francisco découverte l'an dernier avec la sortie de Extraordinary Rendition, un disque empreint de fraîcheur, très proche de l'esprit de la rue et le plus souvent chanté en français. La revoici avec un disque-hommage aux migrants latinos qui sont morts en traversant la frontière du Rio Grande. Este mundo, «ce monde», renferme des propos sombres souvent rythmés de musique légère, ponctuée de plusieurs variations rythmiques, surfant à la fois sur la chanson foraine, le ska et la polka frénétiques, la musique manouche et le folk pop. Un disque plus espagnol, même si l'essentiel de la démarche perdure. De la génération Manu Chao, Rupa rappelle également par moments une Lhasa du temps de La Llorona, mais en moins mélodramatique. Et la musique divague parfois avec nonchalance. C'est irrésistible et elle repasse à Montréal dimanche à L'Astral.

Sweet as Pie

Lake of Stew

Dare to Care / Select

Oh. Que. Oui. On le dit tout de suite, ce disque est une pure dose de plaisir. Le groupe anglo-montréalais à géométrie variable Lake of Stew — par qui était entre autres arrivée la controverse lors de l'Autre Saint-Jean cet été — vient d'enregistrer un délicieux disque de country-folk, Sweet As Pie, qui nous plonge dans un univers autant énergique que touchant. Musicalement, le groupe s'est ancré dans un son très brut, authentique, live, qu'on croirait sorti d'un vieux vinyle où tous chantent en choeur. Ici, le banjo, la mandoline, le violon, le piano style saloon, la contrebasse et la guitare acoustique se sont donné rendez-vous sur une vieille galerie en bois quelque part près du Mississippi. En même temps, Lake of Stew intègre une certaine montréalité, et une modernité musicale — Jimmy Runs Fast a des airs de punk, et Pretty Sarah repique le Sound of Da Police du rappeur KRS-One. Sweet As Pie, c'est l'été des Indiens à l'année. Oh que oui.

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La boîte noire

Dramatik

7e ciel - DEP

Le groupe Muzion a fait tourner beaucoup de têtes au tournant des années 2000, et ce, jusqu'en Haïti, pays d'origine des trois membres du groupe où la chanson La vi ti nèg est devenue un hymne connu de toute la jeunesse. Après l'album solo d'Imposs en 2007, Dramatik est le deuxième rappeur de Muzion à sortir un album sous son nom propre. Très personnel, Dramatik y soulève les enjeux qui lui sont chers: l'exclusion, les pères violents ou absents, la fascination des jeunes pour les États-Unis et, évidemment, l'amour. Son célèbre flot teinté de dyslalie est soutenu par des touches de reggae, de house, de r'n'b ou de hip-hop. La musique est plutôt unique, quoique parfois élémentaire. C'est dans les paroles fortes de colère et d'indignation que Dramatik se démarque pourtant. Sans être très littéraire, Dramatik incrimine et dénonce la bêtise et l'ignorance comme trop peu de rappeurs locaux l'ont fait avant lui sur des rythmes si rassembleurs.

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BRUCKNER

Symphonie n° 8. Orchestre métropolitain, Yannick Nézet-Séguin. Atma, 2 CD ACD2 2513.

L'église Saint-Nom-de-Jésus fut fatale au dernier concert de Yannick Nézet-Séguin en faisant tourner les sons, s'empilant et se brouillant au gré d'interprétations trop rapides, dans Bach, Haydn et Schumann. Ici, le problème de tempo ne se pose pas, le Bruckner de Nézet-Séguin ayant toujours été solennel, lent et un peu pompeux. Après écoute de la 8e, il est sûr que la 9e Symphonie restera le seul moment intéressant de cette trilogie brucknérienne au disque. Alors que le concert de la 8e, à la salle Wilfrid-Pelletier, m'avait paru défendable, le CD n'a aucun atout. On devine que l'interprétation pèche par un manque d'arêtes dans les phrases (1er volet) et de périodiques enlisements, mais la captation est si molle que même la meilleure interprétation du monde paraîtrait mal, avec ces contrastes dynamiques totalement érodés et ces sons dilués dans l'espace au détriment de l'impact de la polyphonie. Un raté, technique encore plus que musical.

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À JAMAIS

Donald Lautrec

Musicor - Sélect

Quand on l'a finalement vue de face, sa tête de presque septuagénaire, j'ai fait: Lautrec! Sacrée gueule, encore. Alpha mâle, comme au temps où il était chaud lapin dans Les Chats bottés. Ça annonçait du sérieux. Un retour en force, après toutes ces années volontairement hors circuit. Et puis non. Déception de vieux fan de Tête d'acier et du Mur derrière la grange. C'est un retour mou. Sans conviction. Sans direction. Un disque pop qui cherche à plaire de toutes sortes de mauvaises façons. En reprenant du Joe Dassin, par exemple: avait-on besoin d'un autre Salut les amoureux? Et pourquoi diable déterrer l'Aranjuez mon amour que beurra déjà Richard Anthony en 1968? Et qu'est-ce que ce Chris de Burgh adapté en français, façon copier-coller yéyé? Le matériel original, ballades génériques pour la plupart, passe un peu mieux, et encore, c'est à cause de la voix, intacte et forte. Ailleurs que chez Musicor, avec le goût sûr d'un Éric Goulet, d'un Louis-Jean Cormier, tout était possible. Dommage.

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THE LIST

Rosanne Cash

Manhattan - EMI

Histoire d'aiguiller l'adolescente Rosanne sur les bons rails, papa Johnny Cash lui proposa une liste en forme d'itinéraire: les 100 chansons essentielles de la musique country. Ambitieuse équipée qui couvrait l'Amérique du delta du Mississippi aux coffehouses new-yorkais en passant par la prison de Merle Haggard. Héritage dont la dépositaire partage aujourd'hui ses essentielles des essentielles, sa douzaine à elle. Ça commence au commencement avec Jimmie Rodgers (Miss the Mississippi and You, 1932) et ça finit aussi au commencement avec la Carter Family (Bury Me Under the Weeping Willow, 1927). Entre les deux, la porteuse de flambeau s'arrête chez Hank Williams, Hank Snow, revisite Girl From the North Country que le paternel chanta avec Dylan, etc. Pas toujours toute seule: Bruce Springsteen est là pour Sea of Heartbreak, Elvis Costello pour Heartaches by the Numbers, Jeff Tweedy de Wilco pour Long Black Veil, notre Rufus pour Silver Wings. Un voyage en douceur: c'est le coeur qui conduit.