Coup de coeur francophone - Luc de l'intérieur

Luc de Larochellière
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Luc de Larochellière

Quand j'entre au Verre Bouteille un peu tard lundi soir, il y a du monde en masse dans la nasse. Le «Show Cool Spécial chanson phare» concocté par le maître de céans, René Flageole, pour Coup de cœur francophone a rempli la salle — le corridor! — jusqu'au goulot.

J'aboutis au fin fond, y croise Luc de Larochellière en route vers le p'tit coin avant sa portion de spectacle, prévoyance élémentaire. Sourire et p'tit salut d'un gars pressé. Quelques heures plus tôt, on était au café d'en face à parler tranquillement de son album Un toi dans ma tête, son plus achevé et son plus senti en carrière, et du spectacle de l'album, présenté en première montréalaise ce soir au Cabaret Juste pour rire.

Sur scène, Les Frères rivaux (Sunny Duval et Damien Robitaille) hululent à la gloire de Paul Brunelle, avec séance collective de yodel à la clé. Et puis voilà Luc. Rappelons le concept à la Flagole: une chanson du cru de chacun, et une chanson marquante. Luc, fils de chanteuse d'opéra et de chanteur de chorale, se fend d'un Minuit, chrétiens! puissant et senti. Joli triomphe. Il enchaîne avec «une nouvelle». Ça s'intitule J'ai vu, et c'est tout doux et plus senti encore. «Et j'ai vu des familles à la rue et sans rien / Et j'ai vu des hôtels trois étoiles pour chiens [...] Il est prévisible qu'après tout c'que j'ai vu / Je ne veuille plus rien voir, / je ne veuille plus rien savoir.» Grosse réaction aussi. On n'est pas là que pour rigoler. Une vraie bonne chanson fait toujours son effet.

Et vu que c'est rien que de vraies bonnes chansons, l'album Un toi dans ma tête, il les chantera toutes ce soir. «J'aurais pas osé avant. J'aurais eu peur d'impatienter les gens. Là, non seulement je chante tout l'album, mais on a réarrangé les anciennes dans le son de l'album. En plus, mercredi, il y aura un quatuor de cordes. Je suis sur les nerfs, mais confiant. Je n'ai jamais été aussi content d'arriver avec de nouvelles chansons. Honnêtement, je vis des moments de grâce.» Il faut dire qu'on l'aime fort, cet album, et on le lui dit sans ambages. Dans les journaux, en personne, sur Facebook. «Les commentaires ont vraiment une chaleur particulière. On m'a déjà dit bravo, mais là, on me dit merci. C'est quelque chose.»

Merci d'avoir mis le doigt dessus. La persistance de l'autre en soi malgré la rupture dans la chanson-titre, la rage dedans dans Rage dedans, l'émoi amoureux dans Tu m'as eu, jusqu'à l'étonnante proximité qu'on peut entretenir avec quelqu'un de l'autre sexe qui est intéressé par le même sexe que soi (Non-amour, mon amour), Luc de Larochellière a trouvé comme jamais auparavant les mots et la manière. «Peut-être parce que j'ai écrit pour la première fois les textes d'abord, complètement à part des musiques, peut-être parce que j'ai l'âge que j'ai et que j'ai passé par le succès et l'absence de succès, peut-être parce que j'ai très, très fort désormais cette envie de "no bullshit", j'ai l'impression d'avoir lâché prise et de m'être laissé écrire.»

C'est le défi des grands talents. Transcender sa propre habileté. Ne pas succomber à la force séductrice de ses rimes riches. Éviter de se mirer dans ses tournures fin finaudes. Si Luc de Larochellière a écrit des chansons majeures, il a aussi beaucoup joué avec les mots pour le plaisir de jouer avec les mots. «J'essayais de dire des choses utiles, à ma façon, mais je me tenais loin derrière le propos. J'observais, je dénonçais, plus ou moins à distance. Ce coup-ci, j'ai juste écrit comme ça venait, de l'intérieur.» C'est bien le plus beau. Un quart de siècle de chansons font ça à un auteur-compositeur doué: il demeure doué, mais «gagne en focus», comme il dit. Ça n'empêche pas l'élégance dans l'agencement et la naturelle beauté du verbe. «Avant de faire les musiques, je lisais les textes à voix haute. Et la musique, souvent, est venue de là. Du débit.» Coulant de source, dirait-on.

Souhaitons-lui des ventes de disques dignes d'une telle réussite artistique. «J'avoue que je fais ouf. Quand les disques se sont mis à se vendre moins qu'à la grosse époque d'Amère America et Sauvez mon âme, j'ai souvent eu l'impression d'être obligé de justifier la crédibilité de ma présence. Même avec moi-même. Est-ce que ça valait la peine d'en faire un autre? Là, la réaction est tellement réconfortante que les ventes importent moins. Les prochains kilomètres à marcher vont être plus légers.»

Vincent Vallières est le dernier à monter sur la petite scène du Verre Bouteille. Sa chanson marquante? Je vous le donne en mille. Amère America. Splendide version folk-rock, harmonica-guitare. Une chanson qui dure, c'est bien. Un auteur-compositeur-interprète qui en regarde un autre chanter son premier succès, sachant qu'il vient de produire un disque de nouvelles chansons qui lui justifient un présent et un avenir, c'est encore mieux.

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UN TOI DANS MA TÊTE

Luc de Larochellière, au Cabaret Juste pour rire, avec Geneviève Toupin en soutien. Ce soir, dès 20h30.