Daniel Bélanger : Désormais prolifique

Photo: Jacques Grenier - Le Devoir

Fini le temps où l'insomniaque s'amusait à prendre son temps et à refaire ses affaires trois-fois-mon-père. Adieu les intervalles d'une demi-décennie entre les albums: Daniel Bélanger n'a finalement qu'une vie à vivre et productivité rime avec intensité. Au programme et presque en même temps, le voilà qui fait chanter Les Belles-sœurs de Tremblay, crée l'«odyssée spectaculaire et musicale» Paradis perdu avec Jean Lemire et Dominic Champagne et aussi, et surtout, offre Nous, nouvel album, deux petites années après L'Échec du matériel. Conversation avec le Bélanger nouveau, homme d'action.

Le rendez-vous est à l'hôtel Opus, anciennement Godin, anciennement le repaire délabré des Colocs. Concept: c'est à l'Opus qu'on va causer avec Daniel Bélanger de son nouvel opus. Je ne sais pas à quel point c'est voulu: la relationniste de presse a fait le rapprochement en rigolant. Suite sur deux étages, vue imprenable, luxe et design. «Ça vieillit vite, le luxe», note Bélanger, rapport à la table du coin cuisine, égratignée.

J'attaque. Dis donc, ces derniers temps, tu chercherais pas un peu à disparaître derrière l'oeuvre pour mieux te révéler à travers elle? Mmm? Il me regarde, interloqué. Je lui déballe ma savante théorie, avec autant de preuves qu'Oliver Stone sur JFK assassiné par des tueurs à gages en tirs croisés. D'abord le poil. L'autre jour, je l'ai même pas reconnu à l'angle de la Main et de la Catherine, tellement il était enfoui sous sa tignasse, le Bélanger. Genre Great Antonio junior. Et puis, il y a les pochettes. Celle du nouvel album Nous, celle de la compilation Joli chaos. Nulle part, la binette. Et puis, jusqu'au jour de l'entrevue, il ne devait pas y avoir de séance de photos. «Mais non, j'ai pas envie de me cacher. C'est sûr que je veux pas ma face devant ce que je fais. J'ai toujours été comme ça, depuis le début.» Sous-entendu: tu devrais savoir ça, Sylvain. Bzzzt, fait la trappe qui s'ouvre. Ma théorie et moi tombons dedans.

Je n'ai pas plus de succès avec mon analyse fine des textes de Nous. Dans Reste: «Je n'ai jamais donné / qu'en me donnant à moi-même la première importance». Dans Jamais loin: «Moi qui n'aide jamais personne / moi qui jamais ne donne / combien j'aimerais enfin réparer». Dis-donc, Daniel, tu te dévoiles pas un peu quand même, là? «C'est tout ce que tu veux», rétorque-t-il au nom de la poésie non rimée. «C'est très romantique, tout ça. C'est des sujets intéressants à développer en chanson. Le désir d'aller vers l'autre. L'incapacité d'aller vers l'autre. Ça parle de moi, c'est sûr, mais dans le sens où ça parle de nous.» Sous-entendu: c'est le titre de l'album. «C'est pas vrai que j'aide jamais personne. C'est des observations, des constats. L'enfer c'est les autres, mais c'est aussi une partie de la solution.»

L'intérêt, je finis par comprendre, dur de comprenure mais pas totalement bouché, est ailleurs. Dans le processus. Justement, il a changé, le processus. Il est loin le temps où Daniel Bélanger enregistrait un album pendant des mois, décidait que c'était pas ça, recommençait pendant des tas d'autres mois, puis recommençait encore jusqu'à satisfaction absolue ou mutilation volontaire. «Moi, j'ai juste pas de fun en studio. Et là, ç'a été de loin l'album le plus joyeux à faire. Je ne suis plus un chanteur psychosomatique.» Psychosomatique, vraiment? «Pendant Quatre saisons dans le désordre, j'ai passé toute la batterie de tests pour les allergies. C'était tout jammé dans le nez, la gorge, les bronches. Résultats: tout beau. Pas d'allergies. Maintenant, je respire, et même, je trippe. Pourquoi? Parce qu'on n'est pas restés huit ans en studio, Jean-François Lemieux et moi. Et parce que Jean-François est la personne blanche la plus groovy qui soit.»


L'empire du groove

L'album est sous l'empire du groove. C'est guitare folk au centre et James Brown autour. Ça parle intimement de choses intimes façon folk intimiste, mais ça rebondit et se déhanche, et ça groove en souplesse. Prenez L'Équivalence des contraires, par exemple: ça se penche sur les relations de couple comme un scientifique sur sa lamelle, tout en étant funky à l'os. «Ça vient d'une observation que j'ai faite sur la musique afro-américaine. Une évidence, mais quand tu l'appliques, tu comprends vraiment. Ça pogne au cul. Même dans un slow émouvant, il y a le groove. On est en deuil, mais on chante, on se fait aller. J'ai essayé de faire ça avec mes chansons folk. Si Rêver mieux était mon album de folk électronique, Nous est mon album de folk funky.» Et ça marche. Le tonnerre de Dieu que ça marche. Même un texte triste, histoire de résignation post-rupture comme Tu peux partir, a des fourmis dans les phonèmes.

«Ça correspond à cette espèce de désir de bouger que j'ai depuis un bout de temps.» Pour ça, oui. Ce nouvel album nous arrive alors qu'on le sait manches relevées et bottes de travail aux pieds dans au moins deux notables chantiers: la ponctuation en chansons des Belles-soeurs de Tremblay version René-Richard Cyr (première en mars 2010) et composition d'au moins 90 minutes de musique pour la trame de Paradis perdu, mystérieuse invention de Jean Lemire et Dominic Champagne. «Je suis vraiment dans une période d'intense création. Les Belles-soeurs, j'ai fait ça à l'été 2008. J'ai composé le tiers de Paradis perdu au début de cette année. En même temps que l'album.» On se souviendra que six ans séparaient Rêver mieux de L'Échec du matériel (si l'on passe outre à Déflaboxe, récréation expérimentale). Le précédent: cinq ans avant. Le premier album: quatre ans plus tôt. Mettons que ça ne remplit pas un rayon de discothèque.

Bélanger sourit. «C'est vrai. Harmonium, c'est trois disques en studio. Ils sont magnifiques. Mais j'en aurais pris un ou deux de plus.» C'est bien, cette perfection, mais il y a aussi du bon à produire beaucoup. «C'est la méthode Elvis Costello. Lui, il sort toutes ses idées. C'est plus comme ça que je veux être maintenant. Prolifique. Avant, je m'épuisais. Je faisais trois albums pour en sortir un. J'allais pas m'embarquer sur trois autres. Là, je sens que c'est le bon temps pour m'exprimer de toutes sortes de façons. Créer constamment. Mes filles sont grandes, ça redevient mon activité principale. C'est sûr que ça pose le risque que tout ne soit pas bon, que parfois même ce soit poche. Mais bon. Je fais le pari que tant que j'ai du fun...» Dernière déduction savante: plus on est poilu, plus on a la création poilante.


***


NOUS

Daniel Bélanger

Audiogram - Sélect

À voir en vidéo