À s'en faire saigner les doigts

C'est une idée de gérant, mais ce fou furieux d'Antoine Gratton a foncé dedans étoile première et Alain Chartrand a accepté d'en auréoler la programmation de son Coup de cœur francophone (qui démarre aujourd'hui, visitez coupdecoeur.ca): cinq sens, cinq soirs, cinq spectacles différents. À cinq dollars l'entrée au Club Soda, du 9 au 13 novembre. Une façon comme une autre de créer l'événement, parce qu'il ne suffit pas de jouer tout le temps et de s'éclater à tous les instants. Il faut aussi que ça se sache. Parlons-en donc.

On n'en fera pas un plat, mais c'est ça qui est ça: Le Problème avec Antoine, troisième album d'Antoine Gratton paru en février dernier, ne s'est vendu qu'«un petit peu», c'est Antoine qui l'avoue sans dépit. C'est pourtant, je vous le redis comme je le disais, un disque fantastique. Énergie folle et génie pop. Alors quoi? Alors le gars avec l'étoile peinte dans la face regarde les choses... en face: «Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse? J'attendrai pas que ça explose tout seul. Qu'on me découvre sur disque. Depuis que je fais de la musique, c'est toujours les shows la porte d'entrée. Moi, je viens de l'école va-chercher-ton-public. Je tripe fort en studio, mais j'ai pas de contrôle sur le destin d'un album.»

Qui en a? Qui peut se targuer de tabler sur le support disque, en ces jours dématérialisés? À part le producteur Paul Dupont-Hébert et sa recette d'albums de duos avec Dubois, Ferland et bientôt Vigneault? Autant multiplier les spectacles. Saisir toutes les occasions de jouer. C'est vrai pour un Bruce Springsteen, ça ne l'est pas moins pour un Antoine Gratton. Fallait le voir, l'Antoine, aux FrancoFolies de Spa l'été d'avant l'été dernier, jouant encore après ses shows à lui, bombardé pianiste-chanteur des fins de nuit à l'hôtel-quartier général du festival. Fallait le voir s'atteler à ses Douze travaux d'Antoine au Verre Bouteille, douze semaines durant. Fallait le voir faire le chef d'orchestre lors de la tournée Quand le country dit bonjour... Fallait le voir jouer au bassiste pour le «power trio» de Daniel Boucher au Club Soda quelques jours avant sa propre première explosive au même endroit, ce printemps.

Et faudra le voir, toute la semaine prochaine, première étoile de la programmation du festival de chanson Coup de coeur francophone, 23e du nom, réinventant son show soir après soir pour donner aux gens l'envie d'aller le voir les cinq soirs. «C'est un prétexte, la thématique des cinq shows, cinq sens, avoue-t-il. L'idée est pour moi la même chaque fois que je me retrouve sur scène: jamais faire la même affaire. C'est juste un peu plus structuré, un gros trip d'arrangements.» Premier soir: Les Yeux. «Ben du visuel, avec le forfait trio de base.» Deuxième soir: Le Parfum. «Un peu plus lounge, rideaux de velours, pétales de roses, petites tables, veston-cravate. Et un quatuor à cordes en plus.» Troisième soir: La Bouche. «Plus cochon. Des instruments à bouche, des cuivres, Éloi Painchaud à l'harmonica.» Quatrième soir: La Peau. «Seul au piano. Les chansons toutes nues.» Cinquième soir: L'Oreille. «C'est moi et Dee, le DJ. À mi-chemin entre un show et un rave, à partir de mes tounes. De la musique en continu.»

Alain Chartrand, le patron de Coup de coeur, pas barré à moitié, a ajouté l'argument massue: cinq dollars l'entrée pour chacun des cinq spectacles. Pas le choix, faut remplir la place. «J'aime ça. Il est allé au bout de l'idée, il prend le risque.» Jusqu'au-boutiste, c'est tout Antoine, le pianiste le plus extraverti et le plus extrême depuis Jerry Lee Lewis et Little Richard réunis. Avec de l'Elton John dans le goût immodéré pour le glam. «C'est exagéré, tes comparaisons, rougit-il, mais c'est sûr que je suis un peu Jedi. Je saute et puis je varge jusqu'à tant que ça se passe. Jusqu'à tant que je ne me sente plus le corps. S'il n'y a pas un peu de sang qui me sort en dessous des ongles, c'est que ç'a mal été.» Ce n'est pas une image. «Je me retourne un ongle de temps en temps, aussi. C'est après le show que ça fait mal. Mais c'est du "good pain". C'est comme un boxeur qui se fait tapocher. J'ai fait longtemps de la boxe. Tu manges ta claque, mais tu deviens résistant. Je passe ma vie courbé sur le piano. C'est pas trop bon pour la colonne. Mais c'est ça ou rien. Y a quelque chose de beau là-dedans.»

Pourrait-il en être autrement? «Mettons que ça me permet d'être un peu plus calme dans le reste de la vie. Si je passe trois, quatre jours sans jouer avec du monde, je deviens désagréable. Mean. Quelque chose du chien attaché.» Attention: Antoine méchant. Vite, un piano à mordre.

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