31e gala de l'ADISQ - Une grande année populaire

Yann Perreau, ici avec Coeur de pirate, a été consacré «auteur ou compositeur de l'année»
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Yann Perreau, ici avec Coeur de pirate, a été consacré «auteur ou compositeur de l'année»

Le triomphe de Ginette Reno, le doublé de Mes Aïeux, les victoires de Renée Martel, Pierre Lapointe et Nicola Ciccone envoient un signal clair au dissident Musicor: l'ADISQ peut être fédératrice et grand public.

Pas représentative des goûts du vrai monde, l'ADISQ? Levant le nez sur les champions des chiffres de vente, l'ADISQ? Ne la disait-on pas ces jours derniers un brin fataliste, l'ADISQ, trop peu encline à en découdre avec les pas contents de chez Musicor, filiale de Groupe Archambault, division de l'empire Quebecor Media, rapport à l'empire retirant ses billes de l'association en emportant pénates, cotisations, veau, vache, cochon, couvée et ribambelle d'artistes, futurs absents de la remise des Félix en 2010? On comprend mieux pourquoi, maintenant que l'on sait qui a gagné quoi hier au Saint-Denis lors de l'annuel gala de l'ADISQ, 31e du nom. Mettons qu'à l'ADISQ, on s'est dit que ça répond plus fort à coups de statuettes.

De fait, rarement a-t-on vu palmarès plus universellement gagnant. Il y a eu d'abord et avant tout Ginette Reno. Notre Ginette nationale, la bien-aimée de la chanson thérapeutique populaire avec un grand P, qui a été célébrée à toutes les occasions, après 13 longues années sans trophée. L'animateur Louis-José Houde a traversé la rue jusqu'à la salle Pierre-Mercure — où elle se produisait! — pour lui remettre ses deux premiers Félix, celui de l'«album de l'année — populaire» et celui de l'«album de l'année - meilleur vendeur» (qu'elle n'était pas allée chercher lundi dernier lors du complémentaire «Autre gala de l'ADISQ»). Puis la chanteuse des chanteuses a rallié le Saint-Denis à temps pour deux autres Félix, ceux du vote populaire, celui de l'«interprète féminine de l'année» et celui de la «chanson populaire de l'année» (Fais-moi la tendresse, qu'elle a chantée en numéro de clôture avec le ténor Marc Hervieux). «Mémère, elle lâche pas!» a lancé l'irrépressible première dame du Québec.

C'était aussi la soirée de Mes Aïeux, appelés deux fois au podium, d'abord en tant que «groupe de l'année», Félix attribué par vote populaire pour la première fois, puis pour l'«album de l'année — folk-contemporain», en l'occurrence La Ligne orange. Bel alignement des planètes et preuve supplémentaire que l'ADISQ n'est pas élitiste: le public et les gens de l'industrie ont élu les mêmes. Dommage pour l'admirable mais plus discret Coeurs migratoires de Catherine Durand: petite tristesse du votant minoritaire...

Parmi les grandes victoires populaires d'hier, il y avait également celle de Renée Martel, reine country-pop chérie à la grandeur du Québec et artiste Musicor de surcroît, pour qui le Félix du «spectacle de l'année — interprète» reçu avec émotion hier («Je pensais jamais me ramasser là!») aura été le pendant naturel et infiniment mérité du Félix de l'«album de l'année — country» remis à l'Autre gala. Il fallait voir Jean Leloup dans l'assistance, debout avant tout le monde, menant la claque avant l'ovation. Grand moment d'émotion.

Choix populaires, choix consensuels, on donnait hier dans l'unanimité. Ainsi le Sentiments humains de Pierre Lapointe a-t-il été presque automatiquement élu «album de l'année — pop-rock», et la jeune chanteuse Coeur de pirate, chouchoute des palmarès et des gars et filles de son âge, a-t-elle été couronnée d'office «révélation de l'année». Et c'était, mine de rien, la suite de la consécration de Karkwa en tant que groupe phare de tout un pan de la musique québécoise de maintenant. Karkwa, qui est à Mes Aïeux ce qu'Octobre était à Beau Dommage, c'est-à-dire la solution de rechange indispensable, aura été récompensé à plus d'un titre, le Félix du «spectacle de l'année — auteur-compositeur-interprète» s'additionnant hier à ceux de L'Autre gala, celui du «vidéoclip de l'année» et, témoignant du travail exceptionnel du chanteur-guitariste Louis-Jean Cormier, celui de «réalisateur de l'année» pour l'album Douze hommes rapaillés.

Ciccone et Perreau, ou le quota d'étonnements

À l'ADISQ, on ratisse large, et on n'a pas manqué de rappeler que Malajube, Numéro#, Patrick Watson, Mario Pelchat (artiste Musicor), Michaël, Fred Pellerin et autres Florence K. (artiste Musicor, encore), sont tous repartis avec au moins un Félix lors de L'Autre gala (la liste complète des lauréats peut être consultée sur le site www.adisq.com). Il y a des jurys spécialisés pour les Malajube et Watson, et il y a le vote populaire pour un Nicola Ciccone, qui aura réussi le coup, sans spectacle ni album en lice, de remporter sur la seule force tranquille de sa popularité à long terme le Félix de l'interprète masculin, damant le gros pion aux Lapointe, Leloup et Perreau.

Ah oui, Yann Perreau. C'est à ce drôle de chanteur hors norme, insaisissable et multidisplinaire, qu'un jury spécialisé de l'ADISQ a décerné la palme fort convoitée de l'«auteur ou compositeur de l'année», grand coup inattendu de la soirée, estomaquant l'intéressé. La catégorie était d'exceptionnel niveau, faut-il préciser, et on a dû trimer dur dans le sous-sol des bureaux de l'ADISQ avant de préférer Perreau à un Jean Leloup ou, plus fort encore, au projet Douze hommes rapaillés (les mots de l'immense Gaston Miron sur les musiques de Gilles Bélanger, faut-il rappeler).

Parlant rapaillage, on aura eu droit à une demi-douzaine des rapaillés (Cormier, Jim Corcoran, Martin Léon, Daniel Lavoie, Vincent Vallières, faute d'hommage) dans le cadre d'un medley qui était à l'image de ce gala tronqué: à moitié réussi (des photos géantes de Gaston Miron, la voix de Miron auraient aidé à mesurer l'importance du moment). La plupart des prestations étaient des variantes dans l'art d'utiliser plusieurs artistes à la fois: si le chassé-croisé d'intro avec Coeur de pirate, Perreau et Beast (Betty Bonifassi) ne manquait pas d'allant, le couplage Ima-Florence K. sentait la solution de facilité. Seul Jean Leloup aura eu droit à la scène du Saint-Denis à lui tout seul, et en aura trop fait exprès, cabotin et mal accordé. Les belles ovations faites à Ginette Reno et Renée Martel n'auront pas complètement caché la cruelle vérité: un gala sans hommage est un gâteau sans glaçage.

L'impression, en sortant du gala, était celle-ci: on a coupé partout, notamment dans les présentations des présentateurs, sauf dans la proportion de temps d'antenne de Louis-José Houde. S'il n'a pas réédité ses numéros (le commentaire sur les remerciements dans les livrets, le segment Ici Louis-José Houde), ses portions de monologues semblaient à rallonge, selon les besoins du minutage. Drôle, il l'était, la plupart du temps, discourant avec à propos sur l'usage de l'iPod et la fréquentation de YouTube, mais il y aurait eu dans sa besace de gags suffisamment à couper pour ramener l'hommage perdu. Dommage. Compensons en citant l'impayable Ginette, qui n'a pas hésité à se rendre hommage elle-même: «Merci à tous ceux qui ont voté pour moi. Vous avez eu raison.»

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