Vitrine du disque - 30 octobre 2009

PROJET BALI X
Giri Kedaton
Indépendant

Dans le cadre du colloque de l'Université de Montréal, Éric Vandal donnera ce soir un atelier de gamelan. Guitariste, il vient du metal lourd, mais le genre balinais l'a fessé d'aplomb. C'est dire toute la puissance d'une musique qui évoque les contrastes émotifs et les climax dramatiques comme peu d'autres. Une musique extravagante où l'on passe d'un tempo super lent à une vitesse phénoménale en quelques secondes à peine et où même la douceur d'une flûte intimiste est déconcertante lorsqu'elle se retrouve au sein d'un tel ensemble de percussions. D'autant que le groupe montréalais Giri Kedaton prend un malin plaisir à jouer du surf, à transmettre l'urgence urbaine avec des beats élecros, à introduire des percussions hypnotiques afro-cubaines ou d'autres qui sonnent comme des jouets d'enfants. On refait même Kid A de Radiohead. Très spectaculaire sur une scène, Giri Kedaton propose aussi sur disque de formidables décalages de timbres et de rythmes.

Fluorescent Black
Antipop Consortium
Big Dada - Outside

Le trio de rappeurs Antipop Consortium a fait sa renommée au tournant des années 2000 pour s'être foutu des conventions et des apparences du milieu hip-hop. Aidé désormais d'un quatrième membre à la réalisation, il lance maintenant son premier album après près de sept ans de silence. Toujours aux confins de la musique d'expérimentation et des rythmes électros à contre-temps, le groupe mise avec Fluorescent Black sur la force du flot du plus aiguisé des trois rappeurs, Beans, et sur les sonorités rétro-futuristes des beatbox, des effets spéciaux ou du clavier Hammond. Dérangeant, voire troublant, Antipop Consortium affine ici les tensions émotives et les paroles provocatrices. Quoique parfois moins arrogant que par le passé, le groupe confronte encore une fois les limites entre les atmosphères obscures et les airs dansants. La tension immanente à ces 17 chansons est parfois troublante, mais c'est dans la dureté des expérimentations que se trouve la beauté de ce disque magnifiquement peaufiné.

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For Those About to love
For Those About to Love
C4

La formation montréalaise For Those About to Love — clin d'oeil à AC/DC — en est ici à son premier album, mais ses musiciens sont loin d'être des débutants puisque ce groupe élite est non seulement composé de trois anciens de The Dears, Martin Pelland, Valérie Jodoin-Keaton et George Donoso III, mais aussi de François Plante (Plaster, Afrodizz) et de Jocelyn Tellier (Dumas). La bande réussit ici la délicate tâche de faire du bon rock dans un esprit tendre, sans tomber dans le pot de sirop. Il y a bien des cordes, des ballades, des voix pleines d'écho chantées en harmonie, mais For Those... garde l'équilibre avec des montées en puissance (du genre 7/4 Shoreline, de Broken Social Scene), des lignes de guitare corrosives, une basse bien ronde et lourde, voire un son de clavecin — pensez à I Want You ou Because, sur Abbey Road des Beatles. Après trois, quatre, cinq écoutes, c'est encore meilleur. Attention, le disque n'est disponible qu'en format vinyle ou en version numérique (10 $) au www.c4.mu ou autres iTunes et Zik.ca.

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LIVE AT THE ISLE OF WIGHT 1970 (CD + DVD)
Leonard Cohen
Columbia - Sony Legacy

Grand-messe annoncée de l'été 1970, le festival pop de l'île de Wight ne fut pas le Woodstock du Commonwealth. Entre-temps, il y avait eu Altamont, la bulle hippie avait éclaté et du sang en avait coulé. Wight? Mauvaises vibrations, artistes hués, Dylan décevant, toiture de scène à moitié incendiée. Et puis, contre toute attente, après Hendrix, à la toute fin du festival, l'accalmie. À 4h du matin s'amène Leonard Cohen dans son habit safari, pas rasé, demandant tranquillement à 600 000 jeunes gens pas trop contents d'allumer des allumettes plutôt que le reste de la scène. Miracle, ça marche. «Oh yeah...», s'émerveille notre homme. S'ensuit une heure de fervente poésie folk aux accents gospel et country, mêlant chansons des deux albums parus (Bird on a Wire, Suzanne, So Long, Marianne) et du troisième à venir (Diamonds in the Mine, Famous Blue Raincoat). À vous l'expérience intégrale: CD et documentaire DVD signé Murray Lerner se répondent idéalement. L'apothéose de Cohen en Gandhi chansonnier.

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HUBAY
Concertos pour violon nos 1 et 2. Scènes de la Csarda nos 3 et 4. Chloe Hanslip, Orchestre symphonique de Bournemouth, Andrew Mogrelia. Naxos 8.572 078.

Il est très étonnant que les quatre Concertos pour violon de Jenö Hubay (1858-1937) ne soient pas plus connus, alors qu'on a fait la place belle à des gratuités violonistiques du type concertos de Wieniawski. Ces deux concertos, enregistrés il y a quelques années concomitamment par Hagai Shaham et Martyn Brabbins pour Hyperion et par les Hongrois Vilmos Szabadi et László Kovács pour Hungaroton, n'ont pas percé depuis dans les salles de concert. Pourtant, ces oeuvres, surtout le Concerto dramatique (n° 1) qui ouvre ce disque, valent bien les concertos de Bruch, par exemple. Hubay n'était pas un virtuose composant des oeuvres de funambule de l'archet: il a écrit de la vraie et éloquente musique post-brahmsienne. À l'aise dans le brio comme dans la romance (splendide Larghetto du 2e Concerto), Chloé Hanslip fait contrepoids au rustique Szabadi. Le prix attractif pourra faire pencher la balance en faveur des nouveaux venus.

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LES SOUVENIRS SOUS MA FRANGE
Rose
Source - EMI

Keren Meloul l'a fait: un deuxième album qui tient la route. La prof pas bien dans sa peau, la folle de Janis qui se rêvait Rose comme dans le film du même (pré)nom, a survécu au pire des pièges: le succès fou. Sa première floraison cueillie 500 000 fois, de quoi avoir les foies, n'aura pas empêché une suite. Mais pas question d'ajouter des éléments à La Liste. Pas question non plus de se cantonner dans la case chanteuse folk. Alors quoi? Alors la belle a négocié un habile virage pop: guitare slide et accords mineurs glissent façon George Harrison 1973 (logique, deux gars du groupe français 1973 le réalisent). Sans trop chercher, Keren a laissé sa Rose continuer le tour de ses jardins, le public et le secret: joli bouquet qui inclut une revue de 2008 (l'évocatrice Yes We Did), de nouvelles amourettes un brin tordues (Ne partez pas, Quitte-moi, Ma corde au clou), juste ce qu'il faut de déballage de souvenirs (C'était comment déjà, J'ai 18 ans), un attachant portrait de famille (Chez moi), etc. Une identité s'affirme sous la frange.