Le Petit Prince - Le spectacle musical apprivoisé

Dans le terrain de plus en plus miné du spectacle musical, où il s'agit plus souvent d'aligner des tubes en puissance que de raconter à l'aide de textes joués et chantés une histoire qui se tient debout, Le Petit Prince, adaptation à la scène du chef-d'oeuvre de Saint-Exupéry par Élizabeth Anaïs et Richard Cocciante, pourrait bien être l'exemple inespéré d'un retour à l'essentiel. Qui n'est pas entièrement invisible aux yeux. La preuve, Michel Rivard a écarquillé les siens et embarqué avec enthousiasme dans l'aéroplane.

Le Petit Prince en spectacle musical? Méfiance. Poils dressés. Sourcils froncés. Lorsque les premières rumeurs venues de France parvinrent à nos oreilles, voulant que la succession d'Antoine de Saint-Exupéry avait demandé à Richard Cocciante d'adapter à la Notre-Dame-de-Paris l'oeuvre des oeuvres de la littérature enfantine, on a tiqué. D'office. Because Plamondon, pardi. Ou plutôt: la manière Plamondon, décantée en pire par les Obispo et consorts, tendance lourde qui nous a valu l'exécrable Les Dix Commandements et le non moins navrant Roméo et Juliette, pour ne nommer que les plus notables avatars de la déferlante. Allait-on ainsi réduire Le Petit Prince à une série de chansons pour ados staracadémisés, à des tableaux bêtement juxtaposés sans trame narrative?

À vrai dire, écoeuré par tant de productions indigestes, j'avais un peu décidé d'avance que Le Petit Prince, spectacle musical, ne pouvait qu'être nul, malgré les bons échos de la première parisienne, malgré la présence de Daniel Lavoie aux commandes du bel oiseau de l'Aéropostale, malgré le joli velours que ça faisait au coeur de l'Indien de savoir que Le Petit Prince piétinait Cindy-Cendrillon du petit orteil en chantonnant Dessine-moi un flop! Et puis la nouvelle tomba: Michel Rivard serait l'aviateur de la distribution québécoise, Lavoie demeurant là-bas. J'ai fait: Ah! Rivard là-dedans? Rivard, homme de tact et de bon goût? Rivard dont j'apprécie presque tout le temps le travail? Avec Rivard dans le décor, ça ne pouvait pas être si mauvais.

Le Rivard en question éclate d'un bon rire quand je lui avoue tout ça de vive voix. «Je comprends tout à fait. J'endosse un spectacle dont je me méfiais moi-même au début. Quand ma blonde est revenue du bureau avec le disque [d'extraits du spectacle musical], j'ai fait: Watch out! Ça touchait à quelque chose de très personnel, à mes souvenirs d'enfance les plus précieux de la rue Marquette, mon p'tit pick-up, mes deux 78-tours de Félix Leclerc, et mon disque du Petit Prince. La première version sur disque, avec Gérard Philippe et le petit Georges Poujouly, celui qui jouait avec Brigitte Fossey dans Les Jeux interdits. Tout ça pour dire que ma réaction, c'était: vous avez besoin d'être bons.» Heureusement, Cocciante avait bien travaillé. L'accompagnement sur lit de synthés n'était certes pas la «tasse de thé» de Rivard, mais dans le genre italo-italien, l'exigeant Michel a goûté autant les airs «superbes» que le livret «très fidèlement» adapté par Élizabeth Anaïs. «Je souhaitais de tout coeur que les mélodies de Cocciante soient aussi belles que celles de Notre-Dame-de-Paris, dont on ne parle jamais et qu'on appelle toujours des chansons de Plamondon. Elles le sont. Mais j'avais quand même un petit peu peur que le spectacle lui-même souffre de la plamondinite. Je ne voulais pas moi non plus une suite de chansons... »

À Paris, il assiste au spectacle avec l'une de ses filles. Ravissement au centuple. «Je me suis retrouvé devant un vrai musical, comme je les connais et les aime. C'est-à-dire avec des gens qui jouent le texte et qui jouent les situations. Un spectacle qui avait le charme populaire d'un Notre-Dame-de-Paris, qui était une proposition moderne sur le plan du décor et de la scénographie mais qui respectait la poésie de Saint-Ex. Il y avait des excitations sensorielles, mais aussi de la réflexion. C'était un show à grand déploiement, une affaire qui coûte cher, pour grand public et pour durer longtemps, mais ça me rejoignait dans mon rapport intime à l'oeuvre. C'est pour ça que j'ai dit oui et que ça ne me gêne pas du tout que des gens qui me font habituellement confiance aillent voir le spectacle parce que j'y suis. Je le répète: j'endosse.»

D'abord l'histoire

Richard Cocciante, au bout du fil, tient pareillement à distinguer son Petit Prince de la ribambelle de rejetons plus ou moins bâtards de Notre-Dame-de-Paris. «Toutes ces productions n'ont retenu de Notre-Dame que les chiffres d'assistance et les succès radio. On a complètement négligé l'essentiel, qui est de bien raconter une histoire. Au lieu de drames en musique, ce sont des concerts pop, ciblés pour les teens. Moi, je veux continuer à développer ce grand, ce beau secteur des arts de la scène qu'est le drame en musique. Il y a eu l'opéra, qui est devenu opérette, puis comédie musicale, et maintenant il ne reste plus que des chansons mises en scène comme des clips. Je crois qu'il faut prendre le meilleur de ces formes et s'appliquer à raconter des histoires véritablement populaires, au sens le plus noble du terme.»

Personne ne niera l'évidence: il n'y a pas plus universellement populaire que Le Petit Prince, «sans doute le livre français le plus lu et le plus traduit dans le monde», croit-on nécessaire de souligner dans l'introduction du livret de l'album. Millions de lecteurs «de tous âges et de toutes cultures» qui constituent un public familial par excellence. «C'est peut-être un peu pour ça qu'on a pensé à moi, déduit Rivard. C'est sûr que j'ai cette image du bon père de famille aimant ses enfants et parlant souvent de l'enfance dans ses chansons: pour jouer l'aviateur, ce grand frère, je pense que je dois correspondre.» Il n'y a qu'à réécouter Le Goût de l'eau... et autres chansons naïves, l'avant-dernier album de Rivard, pour s'en convaincre: le bon Flybin revendique sa naïveté. «Je fais partie des gens qui n'ont jamais renié Saint-Ex. Même au collège ou à l'université, quand c'était plus à la mode de se réclamer de Sartre, je relisais Vol de nuit et je trouvais ça beau. Saint-Ex, c'est une oeuvre que je ne finis jamais de relire. Même dans Le Petit Prince, il y a toujours à découvrir. C'est seulement récemment que j'ai compris que l'allégorie des baobabs [ces méchants arbres qui "envahissent la planète"] faisait référence au nazisme. Et que toute l'histoire de l'amour du petit prince pour sa rose est une transposition des problèmes de Saint-Ex avec Consuelo, sa femme, qu'il était incapable de quitter. Il y a plein de dimensions qu'on ne demande même pas aux enfants de comprendre. Parce qu'il y a tout ça et en même temps une féerie.»

Pour Rivard comme pour les autres élus de la distribution québécoise — les quatre petits princes: Nicholas Bellefleur Bondu, Jérémie Boucher, Jérémy Delorme et Olivier Faubert; la rose: Lynda Thalie; le renard: Hugo; et les habitants des diverses planètes: Matt Laurent, Jonathan Painchaud, Patrick Olafson, René Lajoie, Serge Fortin, Dominic Clément et Jean Ravel —, l'équipée est à la fois exaltante et périlleuse. Ne chante pas du Cocciante qui veut. «Jamais je n'écrirais des chansons comme ça, reconnaît Rivard. Je trouve Cocciante très, très habile. Il a ce côté compositeur d'opéra italien qui se dit: bon, là, le chanteur, on va le faire travailler un peu. En trois mesures, tu peux passer de ton sol en bas jusqu'à ton sol en haut. Et la montée sera savante, tu dois l'apprendre par coeur, en vérifiant avec le piano. Pour quelqu'un comme moi, qui apprécie souvent des mélodies presque monocordes, tout en retenue, c'est un exercice fascinant.» Cocciante rigole doucement. «C'est vrai. J'aime bien l'exploit de temps en temps. Obliger le chanteur à se surpasser. Il ne faut pas le faire souvent, mais quand ça compte, ça compte, et les gens s'en souviennent.» Pour un auteur-compositeur, c'est le luxe, de laisser les autres décider pour soi. «Je suis là-dedans comme de la plasticine, dit un Rivard jubilant. Et j'ai un méchant plaisir à faire exactement ce qu'on demande de moi.»

Le Petit Prince

Spectacle musical présenté au Théâtre Saint-Denis du 6 mai au 1er juin; au Grand Théâtre de Québec du 27 juin au 6 juillet, ainsi que du 8 au 13 juillet.