The Beatles Remasters - Le dernier grand «Yeah! Yeah! Yeah!»

C'est aujourd'hui, exprès: le 9 du 9 de l'an 09. Comme dans le fameux «Number nine, number nine...» répété ad nauseam dans Revolution No 9, le coup d'audace de John et Yoko sur l'«album blanc» de 1968. Date symbolique pour frapper le dernier grand coup de la fabuleuse histoire des Beatles et de l'industrie moribonde du disque: en même temps dans les magasins réels et virtuels débarquent tous les albums rematricés. Coffret stéréo, coffret mono. Plus un jeu vidéo. C'est l'événement, forcément planétaire. Justifié? Faut écouter. Faut jouer. Hier, le collègue Bruno Guglielminetti a joué. Écoutons maintenant.

Dans le domaine de la chose précieuse d'hier et d'avant-hier, une règle d'or a cours: gare au nettoyage. Un bronze vaut ce qu'il vaut parce qu'il a sa patine, qui lui confère âge et beauté: si l'on polit trop, ça brille comme un sou neuf, mais ça dévalue, et qui plus est, ça révèle les défauts de fabrication d'origine. Ici, une soudure un peu grossière. Là, un fini poreux. C'est un peu l'effet que m'a fait la redécouverte d'Eleanor Rigby, merveille de l'album Revolver, telle que rematricée par Allan Rouse et l'équipe des mandatés d'Apple dans le cadre de l'opération rafraîchissement du catalogue de chansons des Beatles, qui arrive aujourd'hui à son aboutissement: la mise en marché. Il y a dans mes écouteurs une Eleonor différente. Troublante. Oserai-je le mot? Imparfaite.

«C'est le mixage stéréo d'époque qui est comme ça», m'explique Gilles Valiquette, nettement plus audiophile que moi. «Ça s'entendait déjà sur le CD de 1987, mais moins. C'est l'effet ADT [Automatic Double Tracking] sur la voix de Paul qui est raté et qu'on avait laissé comme ça en 1966, parce qu'en stéréo c'était pas important. Le mixage qui comptait à ce moment-là, c'était le mono. Écoute la version mono, elle est très fluide.» Je ne peux pas, enfin pas tout de suite. Je n'ai eu à l'avance d'EMI que les albums stéréo.

Va falloir que je me démène comme tout le monde pour dénicher le coffret mono, et ce ne sera pas de la tarte aux myrtilles: en prévente, on est déjà en rupture de stock partout. Et ça coûte 250 $, qui s'ajoutent aux 199 $ du coffret stéréo, en vente celui-là chez Archambault). Je trouve qu'ils auraient très bien pu accoler les versions mono et stéréo de chaque album sur un seul CD, et tout proposer en un même coffret. À la manière du coffret Pet Sounds des Beach Boys. Il y avait la place. «Tu as raison. Ils savent que ça va se vendre.» Gilles Valiquette a les deux coffrets, comme de raison. Il a même The Beatles: Box of Vision, un boîtier complémentaire qui sort aussi ces jours-ci, servant à rassembler et protéger toutes les parutions Beatles en CD existantes, boîtier assorti d'un grand livre: détenteur des droits locaux, Musicor en a confié la promo au beatlemaniaque Valiquette. À peine 89,99$ chez Archambault.

Avant l'échéance

Grosse affaire. Dernière grosse affaire, en vérité, que la sortie mondiale simultanée des rematriçages en coffrets et en albums distincts, avec en plus le jeu vidéo The Beatles: Rock Band (que notre spécialiste maison Guglielminetti décrivait en ces pages hier). Les fans, qui attendaient cette mise à jour technologique depuis le premier transfert en numérique, il y a 22 ans, s'écrient: «Enfin!» L'industrie du disque, qui voyait approcher l'échéance, s'exclame: «Juste à temps!» L'échéance? Eh oui: 2012. Dans trois ans, Love Me Do / P.S. I Love You, le premier 45-tours des Beatles, célébrera ses 50 piges et tombera, c'est le cas de le dire, dans les filets déjà tendus du domaine public. En 2020, tout le corpus aura ainsi passé à la trappe inexorable du temps, et quiconque a encore ses vinyles des Beatles pourra en décanter des disques compacts et les vendre. De fait, sous le manteau (sur l'étiquette Purple Chick, notamment), des rematriçages maison existent déjà, offrant depuis des années la définition accrue à la portée de n'importe quel manieur de logiciel Pro-Tools.

Car il y a eu laxisme chez Apple. À tout le moins attentisme. Tergiversations à n'en plus finir entre survivants et ayants droit. Pour les Stones, Elvis et consorts, le travail a été fait et bien fait il y a une sacrée mèche. Mais chez les Beatles, c'est toujours plus long, et plus compliqué: exemple parmi d'autres, le film Let It Be, de 1970, qui documente le travail du groupe en pleine désintégration, n'existe pas encore en DVD. Mais paradoxalement, cette proverbiable lenteur décisionnelle nous vaut aujourd'hui des rematriçages franchement épatants. Et tout le monde est renvoyé à ses devoirs. Si bons que ça? «Oui, tranche Valiquette. C'est vraiment du beau travail. Une vraie restauration. C'est comme un tableau dont on retrouverait les couleurs d'origine. Et quand je dis d'origine, je parle des Beatles tels que les bandes analogues les ont enregistrés, avant la gravure du vinyle. Ce sont les mixages d'époque de George Martin, mais mieux définis, plus croustillants, plus nets.» C'est le mot-clé de tous les auditeurs privilégiés de la dernière semaine: précision.

Quitte à tout révéler. Tout est là, respirations, bruits de bouche, vêtements qui frottent. «On est carrément avec eux autres dans le studio. Pour moi, ça fait une grosse différence. Les "hand claps" dans I Saw Her Standing There, non seulement ils te tapent dans la face, mais t'entends qu'ils sont deux à taper. J'avoue: il faut avoir pratiqué ses Beatles pour vraiment apprécier. Il faut une oreille avertie, et le système de son pour aller avec.» Cela étant, fut-ce dans les meilleures conditions, ce n'est pas l'expérience ambiophonique de LOVE ou de la trame sonore en 5.1 de Yellow Submarine. Rematriçage n'est pas remixage: on n'est pas revenus aux bandes multipistes, le travail de George Martin et des ingénieurs de son est intact. Restauré, mais pas modifié. Les énervants mixages stéréo du milieu des années 60, avec les voix d'un côté et les instruments de l'autre, demeurent. «C'est historique. Je salue l'intégrité du travail. On a le meilleur de l'analogue et du numérique. Il aurait été facile d'aller trop loin.»

Splendides pochettes à trois volets, livrets copieux, photos inédites, minidocumentaires pour Mac ou PC, on n'a pas lésiné sur la qualité, et l'achat se veut passablement définitif. D'où l'impression chez les fans que c'est le dernier grand «Yeah! Yeah! Yeah!» de leurs Beatles. Signe qui ne ment pas: Ringo et Paul font la promo des rematriçages et du jeu vidéo ENSEMBLE. Autre signe probant: c'est la fête partout. On se réunit dans des cafés pour écouter tout ça. À Montréal, c'est au bar Les Pas Sages, sur la rue Rachel, qu'on vivra à plusieurs l'émoi de la dernière première fois: entendre les Beatles comme jamais auparavant. Ça commence à 19h.