Richesses d'Haïti

Selon BélO, la performance musicale est le média populaire le plus influent. Plus encore que les journaux et la radio parlée.
Photo: Selon BélO, la performance musicale est le média populaire le plus influent. Plus encore que les journaux et la radio parlée.

Le jeune chanteur BélO fait littéralement accourir la jeunesse haïtienne depuis quatre ans. Dans sa terre natale, ses spectacles sont caractérisés par des jeunes fanatiques pâmés et par d'autres admirateurs qui chantent en choeur, les bras levés, ses plus grands succès radiophoniques. Le Devoir a rencontré BélO dans sa demeure du quartier populaire de la Route des frères, à Port-au-Prince.

Sensible autant à la poésie de son pays qu'à sa réalité socioéconomique, Jean Bélony Murat, dit BélO, est aujourd'hui l'un des chanteurs les plus populaires d'Haïti. Après un premier album marquant, il recevait au Cameroun en 2006, à 27 ans, sa première consécration internationale: le prix Découvertes RFI, succédant à des chanteurs tels que Tiken Jah Fakoly et Amadou & Mariam.

Apparu sur la scène musicale peu après les troubles ayant entouré le départ de l'ancien président Jean-Bertrand Aristide en 2004, il a su créer un engouement avec ses discours tant pacifistes que romantiques, un engouement toujours aussi palpable dans la perle des Antilles. Cette jeune vedette vient présenter son deuxième opus, Référence, dans le cadre du Festival international de musique haïtienne de Montréal.

«J'ai une mission différente ici et à l'étranger, confie Murat, assis sur la terrasse de sa confortable demeure. En Haïti, il y a le divertissement et l'éducation. À l'étranger, j'essaie surtout de rehausser l'image de mon pays, de dire aux gens que ce ne sont pas toujours les bons côtés d'Haïti que l'on voit à la télé. Aujourd'hui, je suis là en face de vous et, si vous voyez quelque chose de positif en moi, c'est une partie d'Haïti qui est représentée. Je veux montrer aux gens qu'il est vrai qu'on a la misère, on ne peut pas le nier, mais on a une richesse et elle est culturelle. On a aussi tout un potentiel touristique qui est malheureusement inexploité en raison de problèmes conjoncturels et politiques. Heureusement, au niveau culturel, on peut s'exporter. Que ce soit à travers la musique ou à travers les tableaux d'un de nos peintres, la sculpture, le cinéma, etc.»

Le média est le message

Dans l'éventail artistique haïtien, la musique tient le haut du pavé. Dans les rues achalandées de la capitale, les haut-parleurs des marchands rivalisent avec ceux des autobus colorés, les tap-taps. Partout dans le pays, les cérémonies religieuses autant que les manifestations sont, elles aussi, ponctuées par la musique. Dès le début de sa carrière, Murat s'est démarqué dans cette industrie avec une présence scénique et une voix qui a été acclamée rapidement par plusieurs médias nationaux.

Pour le chanteur, la performance musicale est le média populaire par excellence, plus que les journaux ou la très influente radio parlée. C'est souvent à travers elle que les visions du monde s'entrechoquent et que les débats se perpétuent. «Ce n'est pas sans raison que, depuis un certain temps en Haïti, on utilise la voix de certains artistes pour faire des campagnes électorales, rappelle Murat. Je ne vais pas citer de noms, mais les gens savent pertinemment que dès que c'est en musique, leur message passe mieux.» Des groupes de rap ou des chanteurs populaires sont souvent commandités par des entreprises de bière, de cigarettes ou encore de téléphonie mobile. Plus récemment, ils ont aussi été soutenus par des candidats aux élections.

Le débat populaire par la musique

En plus des thèmes relationnels et humains, l'un des premiers grands succès de BélO, Lakou trankil, pièce-titre de son premier album paru en 2005, appelait les jeunes du pays à respecter les autres, un message très politique dans un pays alors déchiré par des violences de gangs.

«Les textes que je chante ne peuvent pas être chantés par tout le monde. En fonction de la réalité haïtienne, c'est quand même risqué de chanter et de dire tout haut certaines choses que beaucoup pensent tout bas. C'est un travail de diplomatie.»

«Mon message n'est pas en faveur des universitaires parce que je suis universitaire, ce n'est pas non plus un message en faveur des habitants nantis de Pétionville ou de ceux des bidonvilles de Cité-Soleil. C'est un message social qui s'adresse à tout le monde. Dans certains cas, ce sont des messages qui ont une portée universelle qui va au-delà d'Haïti. Je pense qu'en dépit du fait que je dénonce et que je dis des choses que d'autres gens n'osent pas dire, ma vie n'est pas vraiment en jeu. Je ne m'attaque à personne en particulier, mais plutôt à tout le monde, y compris moi-même.»

«Au moment où mon premier album est sorti, Lakou Trankil, il y avait un grand besoin pour quelque chose de nouveau dans la population haïtienne, ajoute-t-il. Il y avait un besoin pour le type de message que cet album portait. C'est ce qui a fait mon succès au début. Par la suite, toute une équipe m'a aidé à maintenir ce succès et même à aller un peu plus loin.»

Des textes sensés, une mélodie forte, et surtout une collaboration avec des musiciens africains, colombiens, américains et haïtiens se croisent sur son deuxième album, aux résonances pop, acoustiques et jazz. C'est par contre sur scène que le talent de l'artiste dévoile toute son ampleur. Son plaisir devient alors contagieux: «La puissance de tout ce que j'ai envie de dire exige une certaine autorité. Pas dans la voix, pas dans ce qu'on dit, mais dans la façon dont on s'impose sur scène. Il arrive aussi, parfois, des moments où je n'ai plus d'emprise sur ce que je fais, alors que je suis normalement très lucide.»

BélO est en concert avec son groupe dimanche, dans le cadre du Festival international de musique haïtienne de Montréal, sur l'île Sainte-Hélène. Il sera en compagnie du plus célèbre groupe rap haïtien, Barikad Crew. Il y aura aussi Zephyr Band, Kreyol-La, Bélinda, Mizik Mizik, Reggae Pam, Sakaj, Black Parents et la légende Émeline Michel (voir autre texte en page B 5). Demain, ce festival présente, entre autres, Djakout Mizik, T-Kabzy, T-Vice et Krezi Mizik. www.festivalmusiquehaitienne.ca

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Collaborateur du Devoir