Musique classique - Aïda est née à Chicoutimi !

Manon Feubel sur le plateau d’Aïda de Verdi
Photo: Manon Feubel sur le plateau d’Aïda de Verdi

Ce soir, la soprano québécoise Manon Feubel foulera les planches de la mythique Scala de Milan. Et pas pour faire de la figuration dans un rôle secondaire: elle sera Aïda dans une série de représentations dirigées par Daniel Barenboïm!

Pas plus nerveuse que cela, Manon Feubel! À la question de savoir si elle voit l'échéance approcher avec angoisse ou avec une joie débordante, elle répond ceci: «Ni l'un ni l'autre; je suis assez sereine. Cela fait très plaisir de chanter ce rôle phare dans cette maison-ci. C'est sûr qu'au terme des répétitions on est un peu fatigués, mais on est surtout très contents de pouvoir présenter notre travail», répond-elle avec un calme étonnant.

Ce n'est pas la première Aïda de Manon Feubel, qui avait chanté ce rôle sur scène en 2001, d'abord au Festival d'Aix-en-Provence, sous la direction d'Eliahu Inbal, puis à Santander, en Espagne. À Milan, elle enchaînera quatre représentations jusqu'à samedi prochain, avant de revenir pour la dernière, le 6 juillet. L'Aïda «de substitution» (ou «B-cast», en termes techniques) pour les autres représentations sera Violeta Urmana, ce qui donne une petite idée de l'estime témoignée à l'encontre de la native de Chicoutimi par Daniel Barenboïm et la direction de la Scala.

Le temps est-il venu ?

Lauréate en 1990, à l'unanimité, du premier prix de chant du Conservatoire de musique à Montréal, Manon Feubel entre à l'Atelier lyrique de l'Opéra de Montréal. Son premier engagement à l'étranger date de 1995, une Micaëla dans la Carmen de l'Opéra de Wallonie, à Liège, en Belgique. Le premier engagement prestigieux viendra du Royal Opera de Covent Garden à Londres, qui lui offrira, en 1998, Elisabeth dans un Don Carlos dirigé par Bernard Haitink.

Manon Feubel enchaîne un certain nombre de rôles, notamment dans des opéras de Verdi (Leonora dans La Force du destin et dans Le Trouvère) sur des scènes françaises, à Rennes, à Rouen, à Avignon ou à Nantes. Depuis quelques années, elle a d'ailleurs élu domicile en France, à Paris, «pour saisir les occasions qui se présentent», dit-elle.

Mais on ne peut assurément pas parler d'une carrière fulgurante, et surtout pas pour une voix de soprano du type lyrico-spinto, c'est-à-dire à la fois puissante et très riche. Ces voix sont d'un type extrêmement recherché, et en plus il est assez rare d'en trouver vierges de défauts majeurs — timbre agressif, vibrato oscillatoire ou émission «tubée» façon chanteuses bulgares.

À ce titre, Manon Feubel ferait plutôt partie des joyaux méconnus. L'affublant du titre de «vraie héroïne», Le Devoir l'avait noté lorsqu'elle vint, en 2007, chanter à Montréal le rôle d'Amelia dans Un bal masqué de Verdi: «Manon Feubel a justifié pleinement la confiance que l'Opéra de Montréal lui a accordée dans un rôle d'un gabarit qu'on ne rencontre pas à tous les coins de rue. La soprano québécoise [...] a littéralement porté la représentation d'Un bal masqué.»

Mais c'est un autre rôle verdien, celui de Lucrezia dans le rare opéra I Due Foscari, qui a donné un nouvel élan au parcours de Manon Feubel. Abordé en 2008 sous la direction de Bertrand de Billy à Vienne, ce rôle lui a valu son premier engagement à la Scala. Après cette prestation milanaise, en mars dernier, Daniel Barenboïm l'a auditionnée pour la reprise de la légendaire production d'Aïda, signée Franco Zeffirelli (1964). Le reste dépendra beaucoup de ce qui se passera ce soir: «Lucrezia m'a permis d'entrer à la Scala. Aïda va peut-être amener une lumière différente sur ce que je peux faire», résume Manon Feubel.

Croire en sa chance

Manon Feubel apprécie beaucoup Verdi, mais elle aimerait chanter davantage de répertoire français. Comme l'a écrit Richard Turp: «Manon Feubel est le seul soprano francophone qui peut rendre justice aux oeuvres dramatiques françaises de Massenet (Hérodiade, Le Cid), Gounod (Sapho), Poulenc (Dialogue des carmélites), Fauré (Pénélope) ou Dukas (Arianne et Barbe-Bleue), (Iphigénie, Alceste) et Berlioz (Les Troyens).»

On ne peut qu'être d'accord avec ce brillant analyste de la voix, en songeant avec lui que certains rôles majeurs du répertoire allemand (Elisabeth de Tannhäuser, la Maréchale du Chevalier à la rose, Ariane dans Ariadne auf Naxos) lui tendent également les bras.

Manon Feubel doute-t-elle de sa nouvelle bonne fortune? «Le doute fait partie de l'artiste. Je me remets beaucoup en cause. J'ai aussi un rythme plus lent que la majorité et n'accepte de rôles que quand je sens que je peux les faire. Ce rythme-là m'a permis contre vents et marées de persévérer et de croire en ma chance.» Elle ajoute aussitôt: «Il n'y a pas de finalité. Je vis le moment présent. Tout peut s'arrêter du jour au lendemain. Je travaille très fort, car je suis une bosseuse de nature et je sais que bientôt ça va être passé.»

A contrario, tout peut aller aussi vite dans un sens des plus favorables. La chanteuse s'en rend compte: «Tout le monde se connaît dans ce milieu. La semaine dernière, la Scala m'a libérée pour que je puisse chanter I Due Foscari à Dortmund, en Allemagne. Les représentations étaient en fin de semaine et le lundi, en Italie, les personnes concernées étaient déjà au courant du succès monstre qu'on avait eu!»

Redoute-t-elle l'acoustique parfois ingrate de la Scala? «Sur scène, l'acoustique est bonne et assez égale. Dans la salle, il y a des phénomènes étranges parfois. Ce qui fait qu'il y a, côté jardin, un emplacement de la scène qu'on appelle "le coin de la Callas". Si la mise en scène le permet, certains chanteurs vont s'y poster, car on dit que, pour le public, la voix y est plus forte.»

Manon Feubel n'a certainement pas besoin de ces subterfuges...