Puro café de Carlos Placeres - La danse guérisseuse du troubadour

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Avec Puro café, l’artiste entre plus directement dans la danse et les mots.
Photo: robiart Avec Puro café, l’artiste entre plus directement dans la danse et les mots.

Carlos Placeres est enfin de retour sur disque. Sept ans après A los ancestros, un premier disque qui a révélé son croisement improbable et intemporel entre Carlos Embale, le rumbero, et Silvio Rodriguez, le trovador, entre l'appel de la rue et le souffle de la poésie, entre la pulsion de la danse et la proximité de la romance, entre l'affirmation de la liberté et la force de la spiritualité. Pour tout cela, l'auteur-compositeur venu du pays des 700 rythmes a rapidement fait son chemin vers la courte liste des artistes immigrants qui ont provoqué le plus d'impact au Québec.

Avec Puro café, l'artiste entre plus directement dans la danse et les mots, tout en creusant davantage l'essence spirituelle qui l'anime. S'il plonge toujours aussi profondément dans l'histoire de la musique cubaine avec la précision d'un ethnomusicologue, on le sent maintenant plus libre de ses mouvements, plus spontané, plus accessible, presque plus sale. Terminée, la période des cinq rythmes différents dans une même pièce, comme il le faisait auparavant.

Carlos explique: «À los ancestros était ma carte de visite, alors que Puro Café est le résultat de l'école de la vie que j'ai passée avec de vieux musiciens à Cuba. Avant d'arriver ici, il y a treize ans, j'ai joué avec plusieurs artistes de salsa, de musique afrocubaine, de timba, de cha-cha-cha. J'ai pris le temps d'apprendre chaque style, ses codes, et cette fois-ci j'ai beaucoup respecté la clave, de même que les rythmes de base, sans trop les changer, pour que les gens puissent danser plus facilement.»

Il demeure malgré tout un révolutionnaire dans l'âme: de ceux qui se réclament du vrai Che, pas celui qu'on a commercialisé, m'avait-il déjà dit. À Cuba, il se produisait soit en solo avec voix, guitare et compo, soit en groupe lorsqu'il pianotait dans les salles de danse. Dans le mythique quartier Buena Vista de La Havane, où il s'est installé vers l'âge de vingt ans, on sortait à chaque week-end la rumba, les tambours et le rhum.

Mais Carlos s'imbibait également des créations de Silvio Rodriguez, une icône de la nueva trova avec ses métaphores abstraites et son style dénudé. Puis ce fut la révélation: «Un jour, Silvio a déclaré la fin de la nueva trova et nous a encouragés à créer une poésie plus directe, à fouiller davantage notre patrimoine et à l'intégrer à l'art moderne. Ce fut le début de la novissima trova, de laquelle je me réclame toujours.»

Le message du maître a porté et Puro café l'illustre parfaitement. «Je crois résumer la musique cubaine moderne», poursuit-il sans la moindre prétention. Tout est intégré: l'influence des jazz-bands des années 30 avec leurs cuivres rutilants, du funk plus crasseux des 70, de la timba des 80 qui mélange tout cela aux rythmiques afrocubaines, de la salsa emportée, du guaguancó contemporain, de la bachata plus romantique et même de cet autre reggaeton, celui qu'il invente sans machine.

Tout cela est brassée à la sauce Carlos Placeres, alors qu'on y retrouve toujours au fond de la cadence un auteur de chansons qui cherche le sens de sa vie, la guitare en bandoulière et l'âme plongée dans les contrecoups de l'immigration. Dans Puro café se côtoient des chansons d'espoir, quelques conseils moraux, des hommages à l'humain, de la satire, du double sens et des inquiétudes.

Et ces mots en français avec lesquels il devient plus à l'aise. Et ce regard intérieur que lui a légué Yoyo, son grand-père et philosophe préféré, en lui permettant de trouver au fond de lui-même le point de départ pour accéder à la montagne. Et ce regard extérieur qu'il porte sur le peuple cubain. Le puro café est celui de la bienvenue. «C'est également le café de celui qui n'aime pas les injustices, fait valoir Carlos. C'est le temps pour les Cubains du monde entier de mettre de côté le passé et d'ouvrir les portes et les fenêtres. Nous devons maintenant viser l'unité et la réconciliation.» Ainsi traite-t-il Cuba sa berceuse avec une autre danse de guérison.

Collaborateur du Devoir

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