Vitrine du disque - 29 mai

Classique - PUCCINI - Madame Butterfly (intégrale). Angela Gheorghiu (Butterfly), Jonas Kaufmann (Pinkerton), Enkelejda Shkosa (Suzuki), Académie Sainte-Cécile de Rome, Antonio Pappano. EMI 2 CD 2 64187 2. - Voici quelque chose devenu fort rare: un nouvel enregistrement CD d'un grand opéra du répertoire réalisé en studio, comme au bon vieux temps.

Douze jours pour accoucher d'une nouvelle version de Madame Butterfly, construite non pas autour du couple Gheorghiu-Alagna, mais d'une association de la chanteuse roumaine avec le ténor du moment: Jonas Kaufmann. Et cela valait l'investissement! On notera au passage le plaisir de nos oreilles à écouter un opéra buriné dans le moindre détail en studio plutôt que le reflet d'un live — un type de produit pour lequel, tant qu'à faire, il vaut mieux investir dans un DVD. Enregistrement peaufiné, donc, mais porté par un vrai élan, grâce à la baguette coloriste et animée de Pappano. Gheorghiu a — à mon goût — un peu trop d'étoffe pour la candide jouvencelle, mais la discographie nous a habitués à cela, et sa Butterfly est émouvante. Kaufmann est exceptionnel dans son passage du cynisme aux remords.

Christophe Huss

Classique

BELLINI

I Capuleti e I Montecchi. Anna Netrebko (Giulietta), Elina Garanca (Romeo), Joseph Calleja (Tebaldo), Tiziano Bracchi (Capellio), Robert Gleadow (Lorenzo), Orchestre symphonique de Vienne, Fabio Luisi. DG 2 CD 477 8031.

DG associe ses deux plus belles chanteuses dans l'album de bel canto enregistré en concert au Konzerthaus de Vienne. Moins peaufinée que l'intégrale de Madame Butterfly par Pappano, celle-ci n'en reste pas moins un ajout intéressant à la discographie, d'autant que la suprématie de l'intégrale de référence (Muti, Gruberova, Baltsa chez EMI: 25 ans déjà!) est moins écrasante que celle de Karajan dans Butterfly. L'association Netrebko-Garanca fonctionne au moins aussi bien que celle de Gruberova et de Baltsa: l'alliance des timbres est même plus belle. Avantage en matière de charme vocal à Garanca, par rapport à Baltsa, alors que Netrebko monte progressivement en puissance dans l'acte II. Autre très grande satisfaction: la voix lumineuse et parfaitement projetée de Joseph Calleja. Seul le Capellio engoncé de Bracchi déçoit. Mais cette version se range au bout du compte aux côtés du coffret EMI ou juste derrière lui.

C. H.

Hip-hop

COIN STRASBOURG

CEA

Abuzive musik

Formation hip-hop bien connue du quartier Limoilou à Québec, CEA nous revient avec Coin Strasbourg, un deuxième album aux accents mélancoliques et «gainsbouriens» qui pourrait toucher un vaste auditoire pour peu que les radios lui en laissent la chance. De nouveau, la voix cristalline de Marième (également animatrice à Musique Plus) et les interventions graves des Bigg Lou et al. composent un beau contraste. Comme sur C'est ça le fun!? (2006), leur premier album, le groupe nous plonge dans une ambiance de party, à l'heure où ces messieurs-dames négocient leurs fins de soirées. En faisant abstraction de quelques clichés (l'ivresse décrite comme une femme traîtresse, par exemple), on passera un très bon moment. Et si certaines pièces se défendent seules sans problème (Mes idoles a les ingrédients d'un tube), l'album regorge de rappels et mérite d'être envisagé comme un tout. Conçu comme une succession de chapitres imagés, l'ensemble pourrait être vu comme un équivalent hip-hop de l'opéra rock. Mais sans la prétention. Pourquoi bouder son plaisir?

Isabelle Porter

Trad

GALANT TU PERDS TON TEMPS II

Galant tu perds ton temps

La Tribu / Dep

Amateurs de chant a capella ou simplement de bonne musique traditionnelle, accourez d'abord, réfléchissez ensuite, le Galant II est arrivé! Par respect pour les cinq chanteuses et pour le galant percussionniste qui existe bel et bien, on ne les appellera pas «les charbonnières». Mais on serait tenté, parce que ces femmes nous touchent tout autant que les joyeux lurons. La cohésion de leur voix à cinq étages, la créativité de leurs harmonies, la richesse de leur répertoire en fait même un groupe à part. Le Galant nouveau est une double compilation qui pénètre deux facettes de notre âme profonde: un disque de chant festif, un autre de blues-complaintes. À la fois fête et violence, amours perdues, histoire et démon. En trame de fond: du chant à répondre, en turlutte, à l'unisson ou richement harmonisé, de la douceur sur des rythmes percutants, des solistes et des choristes qui échangent leur rôle. Un vrai festin!

Yves Bernard

Chanson

JE ME SOUVIENS DE TOUT

Juliette Gréco

Polydor-Universal - Dep

À en croire Orly Chap, lauréate française de Granby et parolière de la chanson-titre, l'octogénaire gamine se souvient de tout. Précision: de tout ce dont madame Jujube veut bien se souvenir, à savoir: la jeunesse. Égérie à vie, Gréco n'a jamais travaillé qu'avec de jeunes auteurs (Ferré, Vian et autres Brel à leur plus fringant), et ce n'est pas aujourd'hui que ça va changer. Enthousiaste comme au premier jour, elle dit oui aux textes bien troussés des Olivia Ruiz, Andrienne Pauly et compagnie, continue de se faire diseuse pour les mots de l'ami intime Abd al Malik (poignante Madame Rosa, regardant tendrement sa cité glauque de son balcon), tend la main à une autre ado de son âge, éternelle délinquante Brigitte Fontaine. Toutes les musiques, sauf une, sont signées Gérard Jouannest, son mari depuis 40 ans, tout a été enregistré dans leur presbytère dans l'Oise. Tout est voix, piano et accordéon. Et tout est bon, même si Jouannest en fait trop. Pas grave: Gréco et trop, ça rime.

Sylvain Cormier

Compilation

SUMMER LOVE SONGS

The Beach Boys

Brother - Capitol-EMI

Poétisons un brin: l'été à l'horizon point, et d'été sans Beach Boys il n'est point. Ça rime, et c'est gratuit. Moins gratuite est l'énième compilation que voilà: on nous en fourgue une bon an mal an, et nous, bonnes bêtes, aboulons. Tout en posant la question: est-ce que ça commence à bien faire? Sur combien de disques nous faut-il le bon Brian Wilson caressant sa Surfer Girl de sa marée montante d'harmonies vocales? En combien de permutations les hymnes plagistes? Nous prend-on pour des coquillages vides? Vingt-deux écoutes plus tard, je réponds: m'en fous, c'est trop bon. Suffise qu'on me saupoudre la compil de quelques mixages inédits (Don't Worry Baby, Why Do Fools Fall In Love, à partir de bandes multipistes retrouvées), qu'on me révèle une beauté ignorée du frérot batteur Dennis (Fallin' In Love), qu'on m'insère de géniales méconnues dans le lot des consacrées (I'm So Young, Your Summer Dream), et je clapote dans mon océan. Attrape-nigaud? Le nigaud est attrapé, et content.

S. C.