Disque - Dylan : vieux depuis longtemps

Avant de l'entendre, on le voit. C'est forcé. Quoi donc? Together Through Life, de Robert Zimmerman, alias Bob Dylan. Côté recto, le cliché représente un couple enlacé dans une auto des années 60. Ça vous a un petit côté beatnik, un côté «Like A Rolling Stone» plutôt que Times They Are Changin', qui ne rajeunit pas les enfants de la guerre. Côté verso, la photo met en scène un groupe de musiciens tziganes. Parmi eux, on observe que l'un d'entre eux joue d'un instrument de vieux: l'accordéon.

Une fois déchiré le cellophane, et non le plastique, qui emprisonne le compact, on constate que dans le mince, très mince livret qui accompagne le tout, une seconde de vie de Dylan a été saisie. Pour l'éternité? On s'en balance. Chose certaine, au moment où l'on camoufle la pipe de Jacques Tati, le facteur de Jour de fête, et la cigarette de Coco Chanel, histoire de respecter les codes de l'hygiénisme stalinien, Bob en allume une. Cigarette, il va sans dire.

Le regard posé sur l'identité des musiciens, on apprend que l'alter ego de Tom Petty dans les Heartbreakers, soit le guitariste Mike Campbell, est de la partie. On apprend également, et peut-être surtout, que c'est à David Hidalgo, le poumon de ce merveilleux groupe baptisé Los Lobos, le compositeur de cet ode aux chats intitulée Kiko, qu'a été confiée la tâche de ponctuer le tout avec son accordéon.

La formation rythmique, et c'est très rassurant, est la même que celle formée pour l'enregistrement de Modern Times, soit Tony Garnier, à la basse, qui peut se vanter d'avoir accompagné Dylan plus longtemps que n'importe quel autre musicien, et George Recile, à la batterie, qui entre autres singularités notables vient de La Nouvelle-Orléans, capitale mondiale de la musique vaudou. Qui d'autre? Donny Herron à la steel guitar et au banjo, autre instrument de vieux, ainsi qu'à la mandoline et à la trompette.

On note enfin que le producteur est celui des deux productions antérieures: Jack Frost. Jack pour Kerouac, l'homme qui avait fort bien commencé avec son histoire de route avant de mal finir en militant pour la guerre au Vietnam. Robert pour Frost, le poète naturaliste épris de bouddhisme qui aimait consacrer son crayon à la description des paysans et de la campagne. Des étrangers à la ville. On l'aura deviné, derrière Jack Frost se cache Bob Dylan, né dans un coin perdu du froid Minnesota.

Retour en arrière

Une fois les premières notes de Beyond Here Lies Nothin' captées, on est... comment dire? Réconforté. Dylan étant grand depuis longtemps, qualifier cet album de grand reviendrait à formuler une tautologie. Together Trough Life, c'est du Dylan tout craché. Mais ce qui frappe d'entrée, lorsqu'on sait que l'homme peste depuis des années contre la technologie numérique, les nouvelles technologies, lorsqu'on le sait nostalgique de l'enregistrement analogique, c'est la profondeur du son. Tout au long de l'album, la sonorité est crue comme l'était celle des albums Chess, les albums de Muddy Waters, de Howlin Wolf, de Willie Dixon et autres, qui ont d'ailleurs servi de modèles, sur ce plan, à Dylan.

Après le tempo blues de Beyond Here Lies Nothin' , Dylan et sa troupe embrayent avec une ballade, Life Is Hard, que les crooners des temps anciens auraient aimé chanter. Après quoi il reprend à son compte My Wife's Home Town, un blues écrit par celui qui a composé un nombre impressionnant de grands blues. De qui s'agit-il? Willie Dixon. Là, on est surpris par la voix éraillée de Dylan et sa manie de mâchouiller les mots qui conviennent à merveille au propos de Dixon.

Parfois, il est plus rockabilly que country. Parfois, c'est évidemment l'inverse. Des fois, l'accordéon aidant, on récolte des accents tex-mex. Des fois, les accents en question se transforment en zydeco. Tellement qu'on croirait entendre Clifton Chénier. D'autant, il ne faut pas l'oublier, que le batteur Recile vient des bayous. Son sens du rythme, sa science du rythme est si chaloupée qu'elle s'avère un écho au maître du genre, soit le pianiste professeur Longhair.

Cette espèce de retour en arrière ou plutôt cet exercice de réhabilitation de musiques parfois oubliées, d'instruments souvent aujourd'hui méprisés, comme l'accordéon, mettent comme jamais en relief cette angoisse qu'éprouve notre homme face au rabotage de ce qui fait l'humanité de chacun. À preuve, les paroles. Comme dans Modern Times, c'est pas jojo, vraiment pas rigolo. Probablement parce que ce qui distingue Dylan des autres, de tous les autres, c'est qu'il est vieux depuis très longtemps.

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