Musique classique - Quelles voies pour la musique d'aujourd'hui ?

Le XXe anniversaire du NEM a ramené sur le devant de la scène la question du répertoire de la musique d'aujourd'hui. C'est une chose d'écluser des créations sans lendemain, c'en est une autre de faire émerger des oeuvres pérennes. Quels seront les classiques de demain?

Voici cinq disques qui ouvrent des pistes et nourrissent le débat.

- Dalbavie: Concerto pour piano (2005). Le disque du pianiste Leif Ove Andsnes, publié par EMI, s'intitule Shadows of Silence, titre d'une oeuvre pour piano solo de Bent Sørensen, qui, avec le déjà classique Játékok (Jeux) de Kurtag, forme le complément aux concertos de Lutoslawski et de Marc-André Dalbavie (né en 1961), au coeur de ce projet. La notice disserte sur l'appartenance de Dalbavie au courant de la «musique spectacle», alors qu'il est, depuis le début des années 2000, en train de formuler ce que j'appellerais un «post-spectralisme expressif». Le Concerto pour piano montre en tous cas qu'il y a d'ores et déjà un style Dalbavie. Quiconque connaît Color ou la Sinfonietta reconnaît immédiatement ces «comètes sonores» qui fusent de l'orchestre. Contrairement au Concerto pour violon d'Unsuk Chin, Dalbavie reste dans un schéma concertant de complémentarité et de dialogue. Il n'y a pas de mélodies, mais des imbrications d'univers jouant sur la magie sonore. EMI 2 64182 2

- Aho: Rituals (2007). Kalevi Aho a un problème: il est beaucoup trop doué! Le compositeur finlandais né en 1949 en est déjà à sa 14e Symphonie, celle qu'il a dénommée Rituals. À terme, le problème d'Aho, qui a la faculté de composer très rapidement, sera le même que celui de Martinu et Milhaud au XXe siècle: celui de la surproduction intimidante. La 14e Symphonie est écrite pour orchestre de chambre et percussions: darabuka, djembe et gongs. Après avoir exploré la répartition spatiale de groupes de percussions dans la Symphonie no 11, Aho crée ses sensations sonores avec des percussions «ethniques». Je ne pense pas qu'il réussisse l'intégration symphonique de ces sonorités. Par contre, le grand Kalevi Aho se niche dans le Concerto pour alto et dans quelques sections du Livre des Questions, oeuvre pour mezzo-soprano. Toutes ces compositions ont été écrites pour un concert de l'Orchestre de chambre de Laponie, qui les interprète ici. Kalevi Aho est l'un de ceux qui font de la Finlande le vivier musical mondial le plus intéressant. BIS CD 1686.

- Salonen: Concerto pour piano (2007), Helix (2005), Dichotomie (2000). Encore un Finlandais, et pas n'importe lequel: l'un des chefs les plus recherchés ... En compilant chronologiquement les oeuvres de certains «patriarches» de la musique d'aujourd'hui — Penderecki, Pärt, Rautavaara — on s'aperçoit à quel point leur cheminement esthétique les conduit d'une musique écrite pour complaire au cénacle des ayatollahs de la modernité à leur propre musique. Si l'on réalisait une compilation similaire pour Esa-Pekka Salonen (né en 1958), on observerait une trajectoire de ce type. Mais le cheminement ne me semble pas abouti. Salonen est passé d'une musique abstraite et desséchée à un langage vigoureux, mais je le ressens encore plus romantique et expressif dans l'âme. Son Concerto pour piano montre à quel point ceux de Dalbavie et Lutoslawski sont fascinants. En dépit des dithyrambes qui l'entourent, je ne suis pas totalement convaincu par ce disque: l'idiome post-Prokofiev et Bartók du concerto n'est pas assez incarné sur le plan expressif, alors que la couleur orchestrale reste assez banale. Deutsche Grammophon 477 8103.

- Sheng: Spring Dreams (1999). Ce nouveau CD n'est pas incontournable, mais il est exemplaire à divers titres. D'abord pour souligner l'émergence des compositeurs sino-américains. Nous connaissons Tan Dun, le plus malin, inventeur d'une véritable «musique fusion», équivalant à la cuisine fusion. Plus subtil, Gan Ge-Ru (à travers un disque Chinese Rhapsody publié par Bis) est un créateur à suivre. Bright Sheng, né en 1955, nous montre que la voie ouverte par Bartók et Kodaly — la musique savante inspirée par des musiques traditionnelles — est très loin d'être épuisée. Ce mouvement peut se faire façon carte postale, dans Spring Dreams, pour violon et orchestre d'instruments chinois, ou de manière bien plus raffinée, dans les oeuvres chambristes qui suivent: les 3 Fantaisies pour violon et piano (2006) et, surtout, Tibetan Dance (2001) pour violon, clarinette et piano, qui clôt le programme. Où se niche le vrai Bright Sheng? Comment pourra-t-il — comme Bartók — transcender le folklore? Réponse aux prochains disques. Naxos 8.570 601.

- Chin: Concerto pour violon (2001). Rocana (2008). On l'a déjà évoqué dans ces colonnes, mais, bon, autant en parler franchement. Après tout, c'est le second CD de OSM-Nagano chez Analekta. La musique qui fait vibrer notre chef ces temps-ci, c'est celle d'Unsuk Chin et de Peter Eötvös. Unsuk Chin est un autre exemple de compositeur oriental (elle est Coréenne) occidentalisé (elle a étudié et vit en Allemagne). Elle compose dans un idiome occidental typique d'ex-avant-garde, dans lequel la modernité va de pair avec la complexité absconse. Le concerto n'est pas un concerto: ce sont deux unités sonores parallèles (violon et orchestre), l'un enchaînant les traits tortueux (mouvement I surtout), l'autre les sons misant sur un miroitement percussif. Rocana confirme cet intérêt de Chin pour la dentelle orchestrale et l'exploration du haut du spectre sonore, dans un cavenas qui multiplie les tics de «la contemporaine». C'est très bien orchestré, mais avec la même expertise, on peut aller plus loin, comme le montrent Dalbavie, Lindberg, Gubaïdulina et tant d'autres. AN 2 9944.

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