Entrevue avec Francis Cabrel - Homme de confiance

Chez Francis Cabrel, tout est équilibre.
Photo: Chez Francis Cabrel, tout est équilibre.

Treize heures pile. Pas à peu près pile. Pile poil, Cabrel appelle. «Bonjour c'est Francis, ça va?» On n'attend pas autre chose du grand gaillard d'Astaffort. Autant peut-on écrire «grand gaillard d'Astaffort» sans craindre qu'il n'ait changé de village rien que pour changer d'air, on sait avec certitude qu'il sera là quand il dit qu'il sera là. «C'est même un peu maladif, ajoute-t-il, le ton rieur. J'ai horreur d'attendre, alors j'ai horreur de faire attendre.» Comme les entrevues, ses spectacles commencent à l'heure. Rigoureusement. Invariablement. Ça se vérifie d'ailleurs depuis le 16 avril, alors que la tournée de l'album Des roses et des orties traverse l'Acadie et le Québec (de Moncton à Québec, en passant par Montréal, au Saint-Denis les 21, 22 et 23 avril, avec Catherine Durand en lever de rideau): «Moi, on m'a appris ça. Que la ponctualité, c'est de la politesse. Les relations humaines, je crois que ça commence par la politesse, la courtoisie, le respect.»

Non seulement ça se vérifie, mais ça s'entend. Les chansons aussi, ça se respecte. Cabrel n'est pas homme à rendre méconnaissables ses immortelles, façon Dylan. D'ailleurs, quand il reprend She Belongs to Me de Dylan sur le dernier album (adaptée en Elle m'appartient (c'est une artiste)), c'est plus dylanien que la même par Dylan. «J'aime Dylan, je viens de Dylan, mais je trouve qu'il torture ses mélodies en spectacle. Je l'ai vu à Paris il y a quelques jours, justement, et par moments, j'aurais aimé qu'il les suggère un peu, les mélodies. Je crois qu'on peut réaménager l'arrangement, changer l'instrumentation, mais on doit garder la mélodie. C'est le coeur, le lien, le pont.»

Pas question non plus de contourner les incontournables. Et inversement, se confiner aux belles d'antan. Comme le chantait Rick Nelson dans l'autobiographique Garden Party: «If memories are all I sing / I rather drive a truck». Question d'équilibre. Chez Cabrel, tout est équilibre. «Si c'est pour ne chanter que L'Encre de tes yeux ou Petite Marie, je resterais chez moi. Le spectacle est une sorte de bouquet, où le pourtour est fait de chansons anciennes et le coeur, de nouvelles chansons.» Soyons précis, l'homme ne l'est pas moins: des treize titres de l'album Des roses et des orties, le programme en comporte neuf ou dix. Les belles d'hier et d'avant-hier s'additionnent, menant le compte à 25. Un ratio de nouveautés supérieur à la moyenne des artistes vétérans, témoignant de la capacité d'absorption de son auditoire. «Il y a eu six mois entre la sortie de l'album et le début de la tournée en France: le disque a circulé, on peut dire.»

Pour dire, on peut dire: 700 000 exemplaires, ça circule plus densément qu'à l'heure de pointe sur Décarie. Stupéfiant chiffre, en cette ère de déclin de l'objet disque. «Il est évident que mon public télécharge un peu moins que la moyenne, observe Cabrel, réaliste. Nous sommes sans doute la dernière génération à vivre l'absence de l'objet comme un manque. J'achète parfois par iTunes des chansons que je veux écouter tout de suite, mais ce n'est pas pour moi une expérience complète. Pour moi, tenir un disque dans les mains, regarder la pochette, c'est déjà commencer à l'écouter.»

Parlant gros chiffres, la conversation effleure le sujet de sa participation à la finale de Star Académie. Où il a foulé la même scène que James Taylor, le Francis Cabrel américain. Ou est-ce le contraire? «C'est vrai que nous approchons ce métier de la même façon. Avec application, avec discrétion, aussi.» Les feux croisés de la Star Ac', c'est l'exception. «L'essentiel est dans la musique. Nous ne nous projetons pas dans l'actualité pour un oui ou pour un non. La famille, on n'en parle pas, on est très peu photographiés en dehors de nos activités professionnelles. Et nous avons avec le public une relation à long terme.»

Combien seront-ils au Saint-Denis à revoir Cabrel pour la troisième, quatrième fois? La confiance règne, réciproque. Cabrel sait que les gens écouteront avec attention les nouvelles chansons, et les gens savent qu'il leur servira Je t'aime, je t'aimais, je t'aimerai, entre autres préférées, dans les meilleures conditions. «J'installe les gens dans des salles confortables, presque jamais dans des arénas. Nous soignons la sono. Je commence à l'heure, mais nous jouons longtemps. J'ai un public adulte, que je traite en adulte.»

Un pacte enviable, fut-ce au prix de la spontanéité. On n'est pas chez Springsteen, où il suffit d'une pancarte brandie pour qu'une chanson rare du répertoire soit ravivée sur-le-champ. «Alors là non, je ne sais pas comment il fait. Moi, j'ai pas la mémoire. Je ne connais pas toutes mes chansons sur le bout des doigts. On ajoute, on enlève des titres, mais dans une certaine limite.» Raisonnable? «On peut dire ça. Mais on s'amuse bien quand même.» Et dès le début, lit-on dans la presse française: avis aux retardataires.