Ray Price et Willie Nelson à la salle Wilfrid-Pelletier - Les pilées, la sauce brune... et la viande

Les onze musiciens ont démarré leur premier shuffle comme on démarre une Cadillac des années 50: ça ronronnait d’aise. Et puis le fiston de Ray Price a présenté le paternel, lequel s’est amené, charpente frêle, corps raide. Et puis, d’une voix ferme, au timbre grave et riche, pas frêle du tout, il a entamé d’entrée de jeu son immortelle des immortelles, Crazy Arms, son premier numéro un de palmarès, 78-tours de 1956. Le fameux shuffle en 4/4 duquel mille million de shuffles en 4/4 sont décantés. Et c’était formidable. L’orthodoxie country’n’western dans toute sa splendeur, par le coloc de Hank Williams lui-même en personne.

Wilfrid, presque plein en ce vendredi soir pas ordinaire, connaissait la chanson, et toutes celles qui ont suivi, les country swings et les shuffles, Heartaches By The Number, City Lights, Please Release Me (que Price chantait bien avant Humperdinck), mais aussi les grandes ballades racontant sur divers tons l’histoire du gars que sa femme a quitté (pour un autre ou emportée par la mort, c’est selon), la terrible I Won’t Mention It Again, l’inconsolable Make The World Go Away, la rédemptrice For The Good Times. Les ovations ont succédé aux ovations, même quand le vieux Texan a perdu un bout de texte dans le néant de la mémoire: «After all, I just turned 83», a-t-il ajouté.

Jolie leçon aux Malajube de ce monde, l’orchestre jouait à très faible volume, laissant à la superbe voix de Ray Price toute la place: ils étaient pourtant efficaces, les bougres, et pas manchots (le type au pedal steel, un as), mais ils en faisaient toujours moins que plus, et parfois moins que moins, et c’est fou comme ça rendait attentif. À la fin de sa première partie allongée à trois-quarts d’heure en raison du désistement de Billy Bob Thornton et ses Boxmasters, Price a salué son vieux copain Hank, reprenant A Mansion On The Hill. Belle à pleurer.

Jamais, me disais-je, ne serons-nous plus près de Hank Williams. Hank, bon sang! Hank le géant! Mort il y a 56 ans! Sa présence était palpable, samedi à Wilfrid, immense. Et Willie Nelson, à son tour sur scène, a marqué le coup itou, ressortant Hey Good Lookin’ de derrière les fagots sans se faire prier. Willie Nelson la vedette de la soirée, bien sûr. Mais aussi Willie Nelson l’ancien des Cherokee Cowboys, l’orchestre de Ray Price. Willie qui a ramené son mentor sur scène pour partager Crazy, la chanson qu’il écrivit pour Patsy Cline. Patsy Cline, bon sang! Sacrée raccourci d’histoire de la musique country que ce spectacle.

Et tout un personnage que ce Willie. Et quel tableau, que Willie et les siens. Le drapeau du Texas en fond de scène, la guitare à cordes de nylon et double trou (le deuxième à cause de l’usure), la courroie bleu-blanc-rouge, les foulards rouges lancés dans la foule, l’inquiétant gaillard à la caisse claire, la cowgirl à chevelure sans fin au grand piano, le barbu aux bongos, l’harmoniciste de huit pieds, le fermier à la basse. Singulière cohorte. Bande de hors-la-loi.

Tout ce joli monde jouait pareillement en retenue, laissant à Willie, sa voix de Willie et ses solos de Willie, ses extraordinaires solos de guitare à la va-comme-ça-me-vient, tout l’espace désiré. Pas gêné aux entournures, il a joué tout ce qu’il aime, Willie, jusqu’à Nuages de Django, jusqu’à All Of Me que popularisa Sinatra, parmi tout un tas d’histoires de whiskey et de cowboys impénitents et de fumeur de gros pétards, avec ses immortelles à lui dans le lot, dont il ne subsistait parfois que des traces de la mélodie d’origine (sauf Always On My Mind, impeccable).

On s’amusait ferme, on était bien émus par moments, et personne ne songeait plus à ce mal embouché de Billy Bob qui, hué la veille à Toronto pour avoir dit à la radio que le public canadien lui faisait l’effet de «mashed potatoes with no gravy» (se méritant au passage le prix de l’interviewé le plus détestable de l’univers), a annulé ses passages à Montréal et London. Faut dire qu’amuse-gueule ou pas, le repas a rassasié: on aura eu les pilées, la sauce brune... et la viande. Pur boeuf du Texas, catégorie A.-30-